Science & Vie Micro (SVM)
Décembre 1983 : « l’heure de la démystification »
SVM n’est pas le premier magazine français consacré aux micro-ordinateurs. L’Ordinateur Individuel existe depuis 1978 et plusieurs titres spécialisés ont déjà formé une première génération de lecteurs.
Mais l’année 1983 marque un changement de ton. En octobre paraît Hebdogiciel, hebdomadaire insolent rempli de listings à recopier. Deux mois plus tard, SVM adopte une approche presque opposée : pédagogique, structurée, destinée à accompagner l’arrivée de l’informatique dans un public beaucoup plus large.
Dans l’éditorial du premier numéro, Yves Heuillard écrit : « L’heure de la démystification est arrivée. »
Le projet tient en trois questions :
- À quoi ça sert ?
- Comment ça marche ?
- Lequel acheter ?
Quarante ans plus tard, elles paraissent presque élémentaires. En 1983, elles répondent exactement au problème du moment : tout le monde commence à entendre parler des micro-ordinateurs, mais peu de gens savent encore comment les choisir ou ce qu’ils pourront réellement en faire.

212 000 exemplaires… et ce n’est toujours pas assez
La réponse du public est immédiate.
Dans le numéro de janvier 1984, la rédaction annonce que 212 000 exemplaires du premier SVM ont été mis sur le marché. Même un retirage n’a pas permis de satisfaire toute la demande.
Le deuxième numéro part lui-même sur un tirage de 211 500 exemplaires.
Le chiffre mérite d’être replacé dans son époque. Quelques années plus tôt, la micro-informatique personnelle concerne principalement des passionnés, des clubs et quelques utilisateurs professionnels. Désormais, un mensuel qui parle de RAM, de BASIC, de lecteurs de disquettes et d’imprimantes dépasse les deux cent mille exemplaires.
Un mémoire professionnel publié dès 1984 parlera de la « tornade SVM ». Le mot n’est finalement pas excessif.
Acheter un micro en 1983 : bonne chance
Une grande partie du succès de SVM vient probablement d’un problème très concret : le marché est devenu incompréhensible pour un débutant.
Un ZX81, un Apple II, un Commodore, un Thomson ou un IBM PC ne proposent ni les mêmes programmes, ni les mêmes disquettes, ni les mêmes périphériques. Même les cassettes enregistrées pour deux machines différentes peuvent être incompatibles.
Le premier SVM insiste donc sur un point qui dépasse les fiches techniques : avant d’acheter une machine, regardez les logiciels disponibles.
C’est un conseil beaucoup moins banal qu’il n’y paraît. Une belle quantité de mémoire ou un processeur rapide ne servent pas à grand-chose si aucun programme intéressant n’existe pour l’ordinateur choisi.

Le magazine apprend aussi à se méfier des chiffres publicitaires. Combien de mémoire reste réellement disponible pour l’utilisateur ? Le clavier est-il agréable ? Les périphériques existent-ils vraiment ? Le constructeur sera-t-il encore présent dans deux ans ?
SVM Assistance : appeler le magazine avant d’acheter son ordinateur
Dès ses premiers numéros, SVM ajoute une idée assez étonnante : SVM Assistance.
Les lecteurs peuvent téléphoner pour obtenir des conseils. Le service est notamment mis en avant auprès des abonnés et ne se limite pas à résoudre des problèmes de programmation.
Un lecteur demande par exemple quelle machine acheter pour son entreprise. La réponse de SVM ne commence pas par Apple, IBM ou Thomson. Elle commence pratiquement par une autre question : êtes-vous certain d’avoir besoin d’un ordinateur ?
La rédaction lui conseille de définir ses besoins, les volumes à traiter, les logiciels nécessaires, l’évolution prévue de son activité et d’aller rencontrer des utilisateurs déjà équipés.
Ce pragmatisme tranche avec une époque où l’ordinateur est souvent présenté comme une solution presque magique.
SVM vend le rêve de la micro-informatique, mais rappelle régulièrement qu’un ordinateur ne devient utile que lorsqu’on sait ce qu’on veut lui demander.
Mais au fond, à quoi sert un ordinateur familial ?
La question revient sans cesse dans les premiers numéros.
En février 1984, SVM publie un dossier intitulé Que faire avec un micro-ordinateur familial ?. Le scénario est facilement reconnaissable : l’ordinateur vient d’arriver à la maison, toute la famille l’essaie, on lance quelques jeux, on tape quelques programmes… puis vient la question embarrassante.
Et maintenant ?
Le magazine évoque très sérieusement le risque de voir l’ordinateur finir par prendre la poussière.
À cette époque, beaucoup de machines démarrent directement dans un interpréteur BASIC. Programmer soi-même fait donc partie des usages attendus. Mais le grand public ne veut pas nécessairement devenir programmeur.
Un an plus tard, SVM revient à la charge avec un titre volontairement provocateur : « Un ordinateur familial, ça ne sert à rien. »
La réponse tient dans la nature même de la machine. Une calculatrice calcule, une télévision affiche des programmes, un appareil photo prend des photos. L’ordinateur n’a pas une fonction unique. Son utilité dépend du logiciel qu’on lui donne.
C’est précisément ce que les années suivantes vont démontrer.
1984 : le marché devient fou
Les douze mois qui suivent le lancement de SVM donnent aujourd’hui le vertige.
En janvier 1984, le Macintosh arrive avec sa souris et son interface graphique. Thomson lance le MO5. L’Amstrad CPC 464 débarque en France à l’automne. Le standard MSX tente d’imposer une compatibilité entre constructeurs japonais. IBM pousse toujours plus loin sa gamme PC.
À la fin de l’année, SVM doit publier un dossier intitulé « 50 ordinateurs pour 7 familles » pour aider ses lecteurs à s’y retrouver.
Un seul numéro peut alors juxtaposer un Sinclair QL, un IBM PC AT, des compatibles PC, le Minitel, un vidéodisque, des nanoréseaux scolaires et un jeu d’aventure.
C’est aussi ce qui rend les vieux numéros si agréables à feuilleter. Une double page vante une machine promise à un grand avenir ; quelques mois plus tard, elle a parfois pratiquement disparu. À côté, une technologie traitée comme une curiosité deviendra finalement banale.
La hiérarchie n’est pas encore écrite.
Le Macintosh : revenir un an après l’enthousiasme
Le traitement du Macintosh résume assez bien la méthode SVM.
En 1984, l’interface graphique et la souris impressionnent. Mais en mars 1985, le magazine revient sur la machine avec une question beaucoup moins romantique : « Faut-il acheter un Macintosh ? »
Cette fois, il ne suffit plus d’admirer les fenêtres et les icônes. La rédaction examine environ 150 logiciels pour voir si l’écosystème a réellement suivi.
SVM crée également une rubrique au titre délicieux : « Alors, ça vient ? »
Elle suit les produits annoncés avec fracas mais toujours absents des magasins. À une époque où les salons regorgent de prototypes et de promesses, cette petite rubrique remet les calendriers à leur place.
Un produit annoncé n’est pas forcément un produit que l’on peut acheter.
Qui lisait SVM ?
En 1984, la rédaction glisse un questionnaire dans le magazine. 4 930 lecteurs répondent.
Le portrait obtenu n’est pas celui d’un public totalement novice : 95 % des répondants sont des hommes, la moitié a moins de 30 ans, un tiers est élève ou étudiant, environ 60 % utilisent régulièrement un micro-ordinateur et 85 % déclarent connaître le BASIC.
Il ne s’agit évidemment pas d’un sondage représentatif de toute la France : répondent surtout ceux qui prennent la peine de renvoyer le questionnaire.
Mais ces chiffres racontent quelque chose. SVM a réussi à rassembler dans le même magazine le lycéen qui découvre son premier programme, l’amateur déjà équipé et le professionnel qui cherche à comprendre où va le marché.
Des micros isolés aux machines qui communiquent
Au cours de 1985, les réseaux et la télématique prennent davantage de place dans les pages.
Le Minitel est désormais une réalité française. SVM suit également les banques de données, les modems et le plan Informatique pour tous, qui installe notamment des Thomson dans les établissements scolaires.
La micro-informatique commence à sortir du modèle d’une machine isolée posée sur un bureau.
Pour certains lecteurs, cela passe par le Minitel. À l’école, les élèves découvrent aussi des MO5 connectés à un Nanoréseau. Dans le monde professionnel, les modems et les services distants ouvrent d’autres usages.
Personne ne parle encore du Web. Mais l’idée que l’ordinateur puisse servir de porte d’entrée vers des informations situées ailleurs commence à s’installer.
1985 : consulter les bibliothèques du monde depuis chez soi
En mai 1985, le retrait du PC Junior par IBM alimente les discours annonçant l’échec de l’ordinateur familial.
SVM refuse cette conclusion.
Pour montrer ce que ces machines pourraient devenir, le magazine imagine un étudiant capable, depuis son domicile, d’accéder presque instantanément à une grande partie des ouvrages conservés dans les bibliothèques du monde.
Il serait exagéré d’écrire que SVM « prédit Internet ». Les réseaux informatiques existent déjà et le Web n’apparaîtra que plusieurs années plus tard.
Mais l’intuition mérite d’être retenue : la valeur future de l’ordinateur ne résidera pas seulement dans ce qu’il peut calculer lui-même, mais aussi dans ce qu’il permettra d’atteindre à distance.
Pour un magazine lancé moins de dix-huit mois auparavant afin d’expliquer ce qu’était un micro-ordinateur, le chemin parcouru est déjà considérable.
Pourquoi les SVM de 1983-1985 sont encore passionnants
Relire ces premiers numéros procure une sensation particulière : personne ne connaît encore la fin de l’histoire.
Le PC compatible n’a pas gagné. Apple peut encore échouer. Le Macintosh peut rester une curiosité coûteuse. Certains constructeurs aujourd’hui oubliés occupent plusieurs pages de publicité. Le Minitel semble ouvrir un futur possible. Les réseaux domestiques sont encore une idée lointaine.
Et puis il y a les souvenirs matériels : le numéro posé à côté du clavier, les pages de comparatifs lues avant un achat, les prix entourés au stylo, les publicités pour des machines que l’on ne pouvait pas s’offrir, les quelques lignes de programme que l’on essayait malgré tout.
SVM n’avait pas besoin de connaître l’avenir. Sa force, pendant ces premières années, était précisément d’essayer de comprendre le présent.
À la fin de 1983, son objectif était de démystifier l’ordinateur. Deux ans plus tard, le problème avait déjà changé : il fallait désormais suivre un monde informatique qui se renouvelait plus vite que les magazines n’avaient le temps de l’imprimer.
Science & Vie Micro : repères 1983-1985
- Décembre 1983 : parution du premier numéro de Science & Vie Micro.
- Janvier 1984 : la rédaction annonce que 212 000 exemplaires du premier numéro n’ont pas suffi à répondre à la demande.
- Février 1984 : dossier consacré aux usages d’un micro-ordinateur familial.
- 1984 : SVM Assistance accompagne les lecteurs dans leurs choix et leurs problèmes.
- Décembre 1984 : SVM compare 50 ordinateurs répartis en sept familles d’utilisateurs.
- Janvier 1985 : publication des résultats d’une enquête ayant recueilli 4 930 réponses de lecteurs.
- Février 1985 : le magazine s’interroge à nouveau sur l’utilité réelle de l’ordinateur familial.
- Mars 1985 : retour critique sur le Macintosh et son catalogue de logiciels.
- 1985 : Minitel, réseaux, banques de données et informatique scolaire prennent davantage de place.
- Mai 1985 : SVM imagine déjà l’accès depuis le domicile à de vastes bibliothèques distantes.
Sources
- Science & Vie Micro, n°1, décembre 1983.
- Science & Vie Micro, n°2, janvier 1984.
- Science & Vie Micro, n°3, février 1984.
- Science & Vie Micro, numéros de l’année 1984.
- Science & Vie Micro, n°13 à 17, janvier à mai 1985.
- La micro-informatique familiale : de l’édition aux bibliothèques, mémoire professionnel, 1984.
