Hebdogiciel

Le premier numéro d’Hebdogiciel, paru le 7 octobre 1983.
Vendu 8 francs, il ne compte que 8 pages et adopte déjà un grand format proche de celui d’un journal. Sa une résume le concept : proposer des programmes pour de nombreux micro-ordinateurs, à saisir soi-même au clavier.
Ce premier numéro couvre exceptionnellement la période du 7 au 20 octobre 1983 : le n°2 ne paraît que le 21 octobre, avant l’installation du rythme hebdomadaire.
Hebdogiciel en quelques repères
| Titre | Hebdogiciel |
| Créateur | Gérard Ceccaldi |
| Éditeur | Shift Éditions |
| Premier numéro | 7 octobre 1983 |
| Dernier numéro | N°168, 2 janvier 1987 |
| Périodicité | Hebdomadaire |
| Principe initial | Listings de programmes à recopier sur de nombreux micro-ordinateurs |
| Autres contenus | Actualité, tests, programmation, bidouilles, Minitel, BD, cinéma et musique |
| Dessinateur emblématique | Carali |
Avant le Web, le logiciel arrivait sur papier
Au début des années 1980, obtenir un logiciel signifie généralement acheter une cassette, une cartouche ou une disquette, l’échanger avec un ami… ou saisir soi-même un programme publié dans un magazine.
Hebdogiciel fait de cette dernière possibilité son fonds de commerce.
Les listings publiés dans le journal sont destinés à être recopiés et utilisés par les lecteurs sur leur propre ordinateur. Une grande partie provient d’ailleurs d’autres utilisateurs, qui autorisent Hebdogiciel à publier leurs programmes tout en en conservant la propriété.
Cela ne signifie donc pas que ces logiciels deviennent libres de droits. Leur redistribution sur cassette ou disquette n’est pas automatiquement autorisée, même si ce type d’échange est alors courant dans les clubs informatiques et entre amis.
Des pages entières de programmes à recopier
Chaque semaine, des pages entières de code sont consacrées à une multitude de machines.
Dès le premier numéro, les lecteurs trouvent notamment des programmes pour HP-41, Sharp, TRS-80, Thomson TO7, TI-99/4A, ZX81 et Apple II.
Le papier transporte en quelque sorte le programme jusqu’au lecteur. Ensuite, ses doigts assurent la dernière étape en le faisant entrer dans l’ordinateur.
10 CLS
20 PRINT "HEBDOGICIEL"
30 FOR I=1 TO 100
40 ...
Puis vient le moment attendu :
RUN
Avec parfois une réponse beaucoup moins enthousiasmante :
?SYNTAX ERROR IN 2380
Il faut alors retrouver l’erreur : un zéro confondu avec la lettre O, un point-virgule oublié ou une valeur mal recopiée.
Recopier du code pour apprendre à programmer
Cette contrainte possède pourtant une véritable vertu pédagogique. En corrigeant le programme, le lecteur commence progressivement à comprendre son fonctionnement.
Il change une couleur, modifie une valeur, ajoute une vie ou cherche le rôle d’un GOTO ou d’un POKE. Ainsi, le programme n’est plus seulement quelque chose que l’on utilise : il devient quelque chose que l’on peut observer, comprendre et transformer.
Recopier du code devient ainsi une manière d’apprendre à programmer.
C’est d’ailleurs comme cela que j’ai découvert le BASIC, sur un Thomson MO5 à la bibliothèque de Le Cateau. Des week-ends entiers pouvaient disparaître derrière un clavier, parfois couvert de ces fameuses touches en gomme, face à la lumière bleutée d’un écran CRT qui finissait par vous brûler les yeux.
Ligne après ligne, on recopiait un programme sans toujours comprendre ce qu’il faisait. Puis venait le RUN, l’erreur, la recherche de la faute de frappe et, enfin, parfois, le petit miracle : quelque chose apparaissait à l’écran.
C’est aussi comme cela que beaucoup ont appris l’informatique : en la tapant eux-mêmes.

Une page typique d’Hebdogiciel.
Le programme Diskdump pour Apple côtoie ici du code en assembleur et un long listing destiné au ZX Spectrum. Les dessins humoristiques glissés entre les colonnes illustrent déjà le mélange caractéristique du journal : programmation, bidouille et humour.
Des programmes écrits par les lecteurs
Une grande partie des listings publiés dans Hebdogiciel provient directement des utilisateurs.
Un programmeur amateur peut développer un jeu ou un utilitaire chez lui, l’envoyer à la rédaction et, s’il est retenu, le retrouver quelques semaines plus tard dans les pages du journal.
La rédaction rémunère les contributions publiées. Au milieu des années 1980, Hebdogiciel annonce ainsi 1 000 francs par page de programme.
Des concours complètent également le dispositif. En 1984, le meilleur logiciel du mois peut rapporter 10 000 francs, tandis qu’un concours trimestriel promet même un voyage en Californie.
Le lecteur peut donc passer de l’autre côté de la page et devenir à son tour auteur et programmeur publié.
Des listings pour presque tous les micro-ordinateurs
Hebdogiciel paraît à une époque où le marché de la micro-informatique familiale est extrêmement fragmenté. De nombreuses familles de machines coexistent et sont souvent incompatibles entre elles.
Les pages du journal accueillent ainsi des programmes pour Commodore 64, VIC-20, ZX81, ZX Spectrum, Oric, Thomson, TI-99/4A, Apple II, Atari, MSX, Amstrad CPC, ordinateurs de poche Sharp ou Casio et quantité d’autres machines.
Cette diversité constitue aujourd’hui l’un des grands intérêts des anciens numéros : ils offrent un véritable panorama de la micro-informatique des années 1980.
Elle représente cependant un défi important pour la rédaction. Gérard Ceccaldi expliquera plus tard qu’au lancement du journal, il fallait parcourir salons, clubs et importateurs pour réunir suffisamment de programmes destinés à toutes ces plateformes.
Des jeux, mais aussi de vrais outils
Les listings publiés dans Hebdogiciel ne se limitent pas aux jeux. On y trouve également des programmes de gestion, des carnets d’adresses, des traitements de texte simplifiés, des utilitaires, des outils éducatifs ou encore des programmes de dessin et de conception.
Cette diversité rappelle qu’au début des années 1980, un micro-ordinateur familial pouvait servir à des usages très différents selon les besoins de son propriétaire. Un même journal pouvait proposer, à quelques pages d’intervalle, un jeu pour Commodore 64, un programme de gestion pour une calculatrice Sharp ou un outil graphique pour un Thomson.
Les listings constituent ainsi aujourd’hui de véritables documents techniques. Ils montrent comment les programmeurs exploitaient quelques kilo-octets de mémoire, contournaient les limites graphiques de leur machine et utilisaient directement des adresses mémoire avec des commandes comme PEEK ou POKE. Relancés sur un émulateur ou sur un ordinateur d’époque, ces programmes permettent presque de retrouver la micro-informatique telle qu’elle était réellement pratiquée.
Quand Hebdogiciel commence à taper sur tout le monde
À ses débuts, Hebdogiciel repose principalement sur les listings. Après environ un an, la partie rédactionnelle prend toutefois davantage de place.
Tests de logiciels, essais de machines, actualité et enquêtes viennent progressivement compléter les programmes.
Surtout, le journal adopte un ton particulièrement agressif envers certains constructeurs et distributeurs.
Des unes qui ne prennent pas de précautions
Certaines couvertures donnent immédiatement le ton : « Désolé, l’informatique c’est de la merde ! », « Atari nous a tous pris pour des cons », « IBM : des charlots » ou encore « Amstrad : des Mickeys ».
Hebdogiciel ne se contente donc plus de comparer des caractéristiques techniques. Les prix, les pratiques commerciales, les distributeurs et les fabricants peuvent être directement attaqués.
Le journal prend ainsi progressivement des allures de presse satirique de la micro-informatique.
Carali et le « Charlie Hebdo de la micro »
La comparaison avec Charlie Hebdo sera utilisée par plusieurs anciens collaborateurs du journal.
Elle devient particulièrement visible avec l’arrivée de Paul Karali, dit Carali, dessinateur ayant notamment travaillé pour Hara-Kiri, Charlie Hebdo, Pilote et Fluide Glacial.
À partir du numéro 78, ses dessins apparaissent régulièrement dans Hebdogiciel.
Lorsque la mise en page laisse un espace libre, Carali peut venir le remplir d’une vignette improvisée. Entre deux listings BASIC surgissent alors personnages grotesques, situations absurdes, sexe ou humour noir.
Cette rencontre entre code informatique et dessin satirique devient l’une des signatures visuelles du journal.
Un humour parfois franchement adulte
Hebdogiciel n’est pas une publication réservée aux adultes. Pourtant, certains textes et dessins vont beaucoup plus loin que ce que l’on attendrait aujourd’hui d’un magazine informatique également lu par des adolescents.
Sexe, violence, scatologie et humour noir peuvent ainsi apparaître au milieu d’articles techniques et de pages de listings.
Michel Desangles, l’un des principaux rédacteurs d’Hebdogiciel, puis rédacteur en chef adjoint à partir de 1986, racontera plus tard avoir volontairement poussé certains textes vers toujours plus de provocation afin de tester les limites de Gérard Ceccaldi, directeur de la publication.
Celui-ci le censurait très peu, même lorsque les textes devenaient particulièrement crus ou provocateurs.

Un exemple de la liberté de ton d’Hebdogiciel.
Cette illustration de Carali (Paul Karali) détourne avec un sous-entendu sexuel une banale histoire de réduction commerciale. Ce type d’humour provocateur pouvait côtoyer des listings BASIC, des tests de micro-ordinateurs et des conseils de programmation.
Le contraste est parfois saisissant : quelques centimètres peuvent séparer un programme BASIC destiné à un micro familial d’un dessin bien éloigné d’un manuel scolaire d’initiation à l’informatique.
Bidouille-Grenouille, Deulignes et Minitel
Au fil des numéros, Hebdogiciel développe de nombreuses rubriques qui dépassent largement les simples listings.
Bidouille-Grenouille rassemble des astuces et des modifications autour des logiciels. Deulignes, de son côté, lance le défi d’écrire un programme intéressant en seulement deux lignes de BASIC.
La rubrique Mini-Mires s’intéresse au Minitel et aux microserveurs. Le journal propose également des cours d’assembleur, des tests de logiciels et des pages consacrées au cinéma, à la musique ou à la bande dessinée.
Hebdogiciel développe donc progressivement une véritable culture de la micro-informatique, dans laquelle se mélangent technique, jeux, programmation, bidouille et culture populaire.
Une liberté favorisée par le peu de publicité
Pendant une grande partie de son existence, Hebdogiciel contient relativement peu de publicité.
Son économie dépend donc largement des ventes en kiosque et de ses lecteurs. Cette situation contribue également à sa liberté éditoriale.
En effet, critiquer violemment un constructeur est plus simple lorsque celui-ci ne finance pas plusieurs pages publicitaires dans le numéro suivant.
Cette indépendance a toutefois une conséquence prévisible : elle provoque régulièrement des conflits avec les entreprises visées.
Un journal qui collectionne les procès
Les attaques et les provocations d’Hebdogiciel n’amusent pas toujours les entreprises concernées.
Gérard Ceccaldi estimera plus tard avoir connu environ vingt procédures judiciaires. Ce chiffre repose sur son souvenir et doit donc être considéré comme un ordre de grandeur.
Il expliquera également n’avoir perdu qu’une procédure, liée à la vie privée d’un dirigeant de Commodore.
Ces conflits participent néanmoins à la réputation du journal : Hebdogiciel ne cherche clairement pas à ménager les principaux acteurs de l’industrie informatique.
Un succès rapide en kiosque
Le lancement d’Hebdogiciel reste pourtant très artisanal.
Pour annoncer le premier numéro, l’équipe distribue de grands prospectus reproduisant sa une devant le SICOB, principal salon informatique français de l’époque.
Selon Gérard Ceccaldi, environ 15 000 exemplaires sont rapidement vendus. Ensuite, la diffusion augmente fortement.
Durant la deuxième année, il évoquera une moyenne de 60 000 à 65 000 exemplaires par semaine, avec des pointes proches de 80 000 exemplaires.
Pour un hebdomadaire informatique aussi atypique et spécialisé, ce succès est considérable.
Hebdogiciel devient une communauté
Autour du journal se développe progressivement tout un univers.
Le Club Hebdogiciel propose des réductions sur certains logiciels, matériels et abonnements.
Le journal possède également une boutique, un service de vente par correspondance et un serveur Minitel. Badges, tee-shirts et objets illustrés par Carali complètent l’ensemble.
Ainsi, Hebdogiciel devient davantage qu’un simple périodique. Une véritable communauté de lecteurs programme, échange des astuces et fournit elle-même une partie du contenu publié chaque semaine.
Pourquoi Hebdogiciel disparaît-il en 1987 ?
Le dernier numéro, le n°168, porte la date du 2 janvier 1987.
La publication s’arrête ensuite brutalement. Plusieurs anciens collaborateurs raconteront être revenus après les fêtes de fin d’année et avoir trouvé les locaux fermés.
Shift Éditions est radiée quelques jours plus tard, le 13 janvier 1987.
Un marché de la micro-informatique qui change
Plusieurs facteurs semblent avoir joué dans cette disparition.
Tout d’abord, le marché de la micro-informatique s’est progressivement consolidé. De nombreuses machines présentes au début de la décennie ont disparu et le nombre de listings originaux diminue.
Parallèlement, les ventes retombent autour de 30 000 à 35 000 exemplaires selon Gérard Ceccaldi.
Enfin, produire un hebdomadaire représente une charge considérable. Ceccaldi évoquera plus tard des journées de quinze heures et un rythme de travail presque continu.
Après un peu plus de trois ans, l’aventure Hebdogiciel prend donc fin.
Pourquoi Hebdogiciel a marqué une génération
Pour beaucoup de lecteurs, Hebdogiciel reste associé à un rituel précis : acheter le journal, rentrer chez soi, allumer son micro et poser le numéro à côté du clavier.
Commence alors la saisie, ligne après ligne, parfois pendant des heures.
Le programme ne fonctionne pas nécessairement du premier coup. Il faut chercher l’erreur, comparer le listing avec le texte imprimé, corriger puis recommencer.
Quand le débit dépendait de la vitesse des doigts
Aujourd’hui, quelques secondes suffisent pour récupérer des millions de lignes de code sur Internet. Dans les années 1980, le débit dépendait surtout de la vitesse des doigts du lecteur.
Cette contrainte avait pourtant une conséquence intéressante : le programme passait littéralement sous ses yeux.
Variables, boucles, GOTO, POKE et astuces de programmation devenaient visibles. Très souvent, le lecteur finissait ainsi par modifier le programme plutôt que de simplement l’utiliser.
Hebdogiciel appartient donc à une période particulière de l’histoire de la micro-informatique : celle où acheter un journal pouvait permettre de fabriquer soi-même son prochain logiciel.
Retrouver les anciens numéros d’Hebdogiciel
Les anciens numéros d’Hebdogiciel ont en grande partie été numérisés.
Le site Abandonware Magazines permet de consulter les scans des numéros d’Hebdogiciel, du n°1 au n°168, ainsi que plusieurs hors-séries.
Des exemplaires sont également disponibles sur Internet Archive.
Ces archives permettent aujourd’hui de retrouver les couvertures, les articles, les dessins et surtout ces interminables pages de code qu’il fallait autrefois saisir au clavier.
Retrouver les listings d’Hebdogiciel
Le site Hebdogiciel.free.fr rassemble également de nombreux programmes publiés dans les différents numéros.
Ces listings peuvent aujourd’hui être repris sur un véritable micro-ordinateur ancien ou testés dans un émulateur. C’est une manière de revivre l’expérience Hebdogiciel sans nécessairement retaper plusieurs pages de code à la main.
Pour aller plus loin en vidéos
Partie 1 :
Partie 2 :
Sources
- Hebdogiciel, numéros 1 à 168, 1983-1987.
- Gérard Ceccaldi, entretien consacré à l’histoire d’Hebdogiciel, Virus Informatique / ACBM.
- Carali, témoignage consacré à sa collaboration à Hebdogiciel, Virus Informatique / ACBM.
- Michel Desangles, témoignages sur la rédaction d’Hebdogiciel.
- Abandonware Magazines, collection Hebdogiciel.
- Abandonware France, index et historique des numéros.
- Hebdogiciel.free.fr, archive de listings publiés dans le journal.
Illustration de couverture inspirée de l’univers graphique d’Hebdogiciel.
Cette image est une création originale réalisée pour HistoireInformatique.info. Elle ne reproduit pas une véritable couverture du magazine et ne correspond à aucun numéro publié.
Illustration : HistoireInformatique.info / image générée par IA.
