Micral N
Il ne naît pourtant pas pour équiper les foyers. Sa première mission est beaucoup plus concrète : fournir à l’INRA une machine compacte et relativement économique capable de participer à l’acquisition et au traitement de mesures agricoles. Le Micral N appartient donc d’abord au monde de l’instrumentation, de l’automatisation et du contrôle industriel.
Un besoin de l’INRA à l’origine de la machine
L’histoire du Micral N commence en 1972 avec un besoin exprimé par l’Institut national de la recherche agronomique. Des chercheurs souhaitent automatiser des mesures liées notamment à l’humidité et aux phénomènes d’évapotranspiration afin d’améliorer le suivi des cultures et de l’irrigation.
À cette époque, une solution informatique repose généralement sur un mini-ordinateur. Ces machines sont beaucoup moins imposantes que les grands mainframes, mais elles restent coûteuses. Pour une application de mesure installée au plus près du terrain, leur prix et leur encombrement constituent des contraintes importantes.
L’apparition récente des microprocesseurs ouvre une autre voie. L’idée consiste à construire un ordinateur beaucoup plus compact autour d’un processeur tenant sur une seule puce. Le projet est développé chez R2E, une société française installée dans la région parisienne.
François Gernelle, R2E et André Truong
La conception technique du Micral N est principalement associée à l’ingénieur François Gernelle, qui dirige son développement au sein de R2E. L’entreprise est alors dirigée par André Truong Trong Thi, figure importante dans la commercialisation et le développement de la gamme Micral.
L’attribution de la paternité de la machine a longtemps fait l’objet d’un désaccord entre les deux hommes. Certaines sources historiques anciennes attribuent ainsi le Micral conjointement à André Truong et François Gernelle. Après plusieurs années de procédure judiciaire, la justice française reconnaît cependant en 1998 François Gernelle comme l’inventeur du Micral.
Il reste néanmoins nécessaire de distinguer l’invention technique de la construction d’un produit industriel. Le Micral est le résultat du travail d’une petite équipe réunissant conception électronique, programmation, intégration et mise sur le marché.
L’Intel 8008 au cœur du Micral N
La rupture essentielle vient du choix du Intel 8008. Commercialisé par Intel en 1972, ce microprocesseur travaille sur des données de 8 bits.
Avant l’apparition du microprocesseur, l’unité centrale d’un ordinateur doit être construite à partir de nombreux circuits logiques répartis sur plusieurs cartes. Avec le 8008, une partie essentielle des fonctions du processeur est réunie dans un seul circuit intégré.
Cette intégration ne signifie pas qu’un ordinateur peut désormais être réduit à une seule puce. Le 8008 a encore besoin de mémoire, de circuits d’horloge, d’interfaces et de logique supplémentaire. Mais le nombre de composants nécessaires diminue suffisamment pour permettre une conception beaucoup plus compacte.
Dans le Micral N, le 8008 fonctionne autour de 500 kHz. La fréquence paraît extrêmement faible aujourd’hui, mais ce chiffre doit être replacé dans le contexte des tout premiers microprocesseurs commerciaux.
Une mémoire limitée par le 8008
Le bus d’adresses du 8008 est limité à 14 bits. Il peut donc distinguer 214, soit 16 384 adresses. L’espace mémoire directement accessible ne peut ainsi dépasser 16 Ko.
Les chiffres publiés pour la quantité de mémoire des premiers Micral N varient selon les machines et les sources. Certaines configurations anciennes sont décrites avec seulement quelques kilo-octets, tandis que la documentation de la gamme prévoit différentes cartes mémoire et des configurations pouvant évoluer jusqu’à la limite imposée par le 8008.
Il est donc préférable de ne pas présenter 8 Ko comme une caractéristique universelle de tous les Micral N. La modularité de la machine permet justement d’adapter la quantité de mémoire à l’application prévue.
Le Pluribus : une architecture modulaire
Le Micral N ne se limite pas à une carte contenant un microprocesseur. Son architecture s’organise autour d’un bus de fond de panier baptisé Pluribus. Plusieurs cartes peuvent y être insérées afin de construire une configuration adaptée aux besoins de l’utilisateur.
On peut ainsi associer au processeur différentes cartes mémoire et différentes interfaces d’entrées/sorties. Cette organisation permet de connecter le système à des périphériques, mais aussi à des équipements scientifiques ou industriels.
Cette modularité constitue un point essentiel de la conception. R2E ne propose pas seulement une petite calculatrice programmable : le Micral est pensé comme une véritable plateforme informatique dont les fonctions peuvent être étendues en ajoutant des cartes.
Pas encore l’ordinateur personnel avec écran et clavier
L’apparence et l’utilisation du premier Micral N restent très éloignées d’un micro-ordinateur familial de la fin des années 1970. La configuration d’origine ne possède pas l’ensemble clavier-écran qui deviendra ensuite presque indissociable de l’ordinateur personnel.
La machine peut être associée à un télétype pour communiquer avec l’utilisateur. Le panneau frontal permet également d’intervenir directement sur le système à l’aide de commandes et de voyants.
Cette ergonomie rappelle davantage les mini-ordinateurs et les systèmes de développement de l’époque que les futurs Apple II, Commodore PET ou TRS-80. Le Micral N doit donc être compris dans son contexte : il constitue d’abord un ordinateur professionnel compact et non une machine pensée pour un utilisateur familial.
Une machine conçue pour travailler avec le monde réel
Le Micral N est particulièrement adapté aux applications où l’ordinateur doit communiquer directement avec des instruments ou des équipements. Ses cartes d’entrées/sorties peuvent recevoir des informations provenant d’un système de mesure puis commander d’autres dispositifs.
C’est précisément ce qui intéresse l’INRA. Plutôt que d’envoyer toutes les mesures vers un centre informatique éloigné, une machine relativement petite peut être installée au plus près de l’expérience.
Cette approche annonce une évolution majeure de l’informatique : le calcul quitte progressivement les seuls centres de calcul pour se rapprocher des machines, des laboratoires et des processus industriels.
8500 francs : une alternative au mini-ordinateur
Le prix constitue un autre élément déterminant. Le Micral N est commercialisé autour de 8 500 francs, soit environ 1 700 dollars de l’époque selon les conversions généralement citées.
Cette somme reste considérable pour un particulier en 1973. Il serait donc trompeur de présenter le Micral comme un ordinateur familial bon marché. En revanche, comparé à un mini-ordinateur professionnel utilisé pour le même type de tâche, son coût devient extrêmement intéressant.
C’est précisément ce changement d’échelle économique qui donne au microprocesseur une partie de son importance. Une entreprise ou un laboratoire peut envisager de dédier un ordinateur à une tâche précise sans mobiliser une machine centrale beaucoup plus coûteuse.
Janvier 1973 : livraison du premier système
Le premier Micral destiné à l’INRA est livré en janvier 1973. La machine est ensuite proposée commercialement par R2E au cours de la même année.
Cette chronologie est importante, car elle précède de deux ans l’apparition de l’Altair 8800, souvent associé dans l’histoire américaine au démarrage de la révolution des micro-ordinateurs.
Le Micral N ne déclenche pourtant pas la même vague chez les amateurs. Son marché, son mode de distribution et ses usages restent principalement professionnels. Historiquement, son importance réside donc moins dans la création immédiate d’un marché grand public que dans la démonstration qu’un ordinateur commercial complet peut être construit autour d’un microprocesseur.
Premier micro-ordinateur ou premier ordinateur personnel ?
La question du « premier ordinateur personnel » dépend largement de la définition employée. Le Kenbak-1 de 1971 est généralement considéré comme l’un des premiers ordinateurs personnels commercialisés. Mais il apparaît avant le microprocesseur et son processeur est construit à partir de circuits logiques discrets.
Le Micral N représente une étape différente. Le Computer History Museum le reconnaît comme le premier ordinateur personnel commercial fondé sur un microprocesseur, tout en rappelant l’antériorité du Kenbak-1 dans la catégorie plus générale des ordinateurs personnels.
Pour éviter toute ambiguïté, la formulation la plus rigoureuse consiste donc à présenter le Micral N comme le premier micro-ordinateur commercial à microprocesseur, plutôt que simplement comme « le premier ordinateur personnel du monde ».
Une famille de machines
Le Micral N n’est que le début d’une gamme. R2E développe ensuite plusieurs modèles utilisant des processeurs plus puissants et ajoute progressivement de nouvelles possibilités : terminal avec écran et clavier, stockage sur disque et systèmes logiciels plus élaborés.
Les machines Micral trouvent notamment des applications professionnelles, industrielles et administratives. Certaines seront utilisées dans des systèmes de contrôle et de gestion, notamment pour des applications nécessitant plusieurs postes ou des communications avec des équipements spécialisés.
R2E est finalement intégrée au groupe CCMC-Bull à la fin des années 1970. Le nom Micral continue quelque temps à être utilisé, mais l’arrivée du standard IBM PC au début des années 1980 transforme profondément le marché.
Caractéristiques principales
- Constructeur : R2E — Réalisations et Études Électroniques
- Pays : France
- Première livraison : janvier 1973
- Commercialisation : 1973
- Concepteur principal : François Gernelle
- Processeur : Intel 8008
- Architecture du processeur : 8 bits
- Fréquence : environ 500 kHz
- Adressage du 8008 : 14 bits
- Espace mémoire maximal directement adressable : 16 Ko
- Mémoire : configurable selon les cartes installées
- Architecture interne : système modulaire autour du bus Pluribus
- Interfaces : notamment série et parallèle selon la configuration
- Prix commercial initial : environ 8 500 francs
- Usage initial : acquisition de données et applications scientifiques ou industrielles
Pourquoi le Micral N compte dans l’histoire de l’informatique
Le Micral N n’a pas connu la diffusion spectaculaire que connaîtront quelques années plus tard l’Apple II ou le Commodore 64. Son importance se situe ailleurs.
Il démontre dès 1973 qu’un microprocesseur peut constituer le cœur d’un véritable ordinateur commercial, modulaire et programmable. Le processeur n’est plus seulement un composant destiné à une calculatrice ou à un système spécialisé : il peut remplacer une partie importante de l’électronique jusque-là nécessaire à la réalisation d’une unité centrale.
Cette évolution change progressivement l’échelle de l’informatique. Les ordinateurs peuvent devenir plus petits et moins coûteux, mais surtout beaucoup plus nombreux. Ils peuvent être installés directement dans un laboratoire, un atelier ou une installation industrielle au lieu d’être concentrés dans un centre de calcul.
Le Micral N appartient ainsi à cette courte période où le mot même de micro-ordinateur commence à prendre son sens. Il précède la vague des machines destinées aux amateurs puis au grand public, mais il en démontre déjà le principe technique fondamental : construire un ordinateur complet autour d’un microprocesseur.
Photo de couverture : Rama, Wikimedia Commons — CC BY-SA 2.0 FR.
