Le Minitel

Le Minitel

Au début des années 1980, une drôle de machine commence à prendre place à côté du téléphone dans les foyers français. Un petit écran cathodique, un clavier rabattable et des touches aux noms inhabituels : Envoi, Suite, Sommaire, Guide, Connexion/Fin.Le Minitel ressemble à un petit ordinateur. Pourtant, ce n’en est pas vraiment un. Sa véritable puissance se trouve ailleurs, dans des ordinateurs distants auxquels il se connecte par le réseau téléphonique. Le terminal affiche ce qu’ils lui envoient et leur transmet ce que l’utilisateur tape au clavier.Avec ce principe très simple, des millions de Français vont prendre l’habitude de consulter un horaire de train, chercher un numéro de téléphone, accéder à leur banque, commander un produit ou discuter avec des inconnus sans quitter leur salon.

La France se met en ligne avant le Web.

Le Minitel restera en service pendant trente ans. Il donnera au pays une avance remarquable dans l’usage des services numériques avant que son propre succès ne devienne, paradoxalement, un frein au passage vers Internet.


Fiche technique du Minitel

Nom Minitel
Déploiement grand public À partir de 1982
Concepteur / opérateur Direction générale des Télécommunications, puis France Télécom
Type Terminal télématique Vidéotex
Réseau Télétel, via le réseau téléphonique et Transpac
Affichage classique 25 lignes × 40 caractères, affichage alphanumérique et semi-graphique
Écran Monochrome sur le Minitel 1 ; modèles couleur également proposés
Clavier AZERTY avec touches spécifiques : Envoi, Retour, Suite, Sommaire, Guide, Annulation, Correction, Répétition…
Modem V.23 intégré : 1 200 bit/s en réception et 75 bit/s en émission
Stockage Pas de stockage de masse sur le terminal classique
Périphériques Prise péri-informatique DIN
Fin du service 30 juin 2012

Une autre idée de l’informatique en réseau

L’histoire commence bien avant l’arrivée de la petite boîte beige.

Au cours des années 1970, la France modernise rapidement son réseau téléphonique et expérimente différentes manières de transporter des données. Le CNET et le CCETT travaillent sur le Vidéotex. En 1974, un terminal expérimental baptisé TIC-TAC est présenté au SICOB.

La France explore alors plusieurs voies. Le réseau Cyclades, développé sous la direction de Louis Pouzin, expérimente une architecture à datagrammes dont certains principes sont proches de ceux qui s’imposeront ensuite avec Internet. Un Mitra 15 participe notamment à cette aventure.

Les télécommunications françaises privilégient finalement une autre solution : Transpac, réseau à commutation de paquets sur lequel s’appuiera ensuite Télétel.

Le Minitel n’a donc pas « tué » Cyclades. Les choix sont antérieurs à son succès. Mais lorsque la télématique française commencera à rapporter beaucoup d’argent, elle confortera durablement le pays dans cette architecture centralisée.

En 1978, le rapport de Simon Nora et Alain Minc, L’informatisation de la société, popularise le mot télématique : la rencontre entre télécommunications et informatique.


Avant le Minitel : le fameux « chauffe-plat »

Les premiers terminaux de l’expérience Télétel de Vélizy ne ressemblent pas encore au Minitel.

Le modèle T3V est un boîtier assez plat que l’on glisse sous le téléviseur familial. Le téléviseur sert d’écran et un clavier séparé permet de commander le service.

Sa forme lui vaut rapidement un surnom qui lui restera : le « chauffe-plat ».

Reconstitution du terminal Télétel T3V de Vélizy en 1981, surnommé chauffe-plat
Reconstitution d’un terminal Télétel lors de l’expérimentation de Vélizy, en 1981. Avant le Minitel classique à écran intégré, certains terminaux prenaient la forme d’un large boîtier placé sous le téléviseur familial, qui servait alors d’écran. Ce format atypique leur vaudra le surnom de « chauffe-plat ».

L’appareil est aujourd’hui étonnant à regarder : il ressemble davantage à un périphérique audiovisuel qu’à un ordinateur. L’expérience révèle également un problème très concret. Consulter Télétel signifie monopoliser le téléviseur de la famille.

La génération suivante recevra donc son propre écran. Le Minitel tel qu’on le connaît commence à prendre forme.


Un ordinateur ? Pas vraiment

Le Minitel possède pourtant bien de l’électronique numérique, de la mémoire, un programme en ROM, un modem et des circuits chargés de produire l’affichage.

Mais contrairement à un micro-ordinateur comme le Thomson MO5, il n’est pas destiné à exécuter les applications de l’utilisateur.

Le programme se trouve essentiellement sur un ordinateur distant. Le Minitel reçoit une page, l’affiche et renvoie les touches frappées au clavier.

Son modem V.23 est d’ailleurs conçu exactement pour cet usage :

Serveur  ─── 1 200 bit/s ───► Minitel
Serveur  ◄──── 75 bit/s ───── Minitel

Le serveur envoie beaucoup plus de données que l’utilisateur. Celui-ci ne retourne généralement que quelques caractères ou commandes.

Cette lenteur fait partie des souvenirs du Minitel : les caractères apparaissent progressivement et l’écran se construit sous les yeux de l’utilisateur.


Le petit rituel de la connexion

Utiliser le Minitel avait aussi sa gestuelle.

Le terminal se raccordait à la grosse prise téléphonique en T des PTT. Le téléphone pouvait être branché derrière lui, les deux appareils partageant la même ligne.

On composait le numéro d’accès, puis venait le moment d’appuyer sur la touche Connexion/Fin.

Pendant la consultation, la ligne était occupée. Impossible de recevoir normalement un appel. Et plus on restait connecté à certains services, plus la facture montait.

Dans certaines familles, le Minitel pouvait donc devenir un sujet de négociation : quelqu’un attendait le téléphone pendant qu’un autre faisait durer sa session.


L’idée décisive : ne pas vendre le terminal

Le coup de génie du Minitel n’est sans doute pas électronique.

Pourquoi une entreprise développerait-elle un service si presque personne ne possède le terminal permettant d’y accéder ? Et pourquoi un particulier achèterait-il une machine si les services sont encore peu nombreux ?

La solution française consiste à casser ce cercle : le terminal est mis gratuitement à disposition de nombreux abonnés, notamment en remplacement de l’annuaire téléphonique imprimé.

À la fin de 1983, environ 120 000 terminaux sont déjà installés. En 1984, le parc dépasse le demi-million.

La machine arrive donc dans les foyers avant même que ceux-ci aient décidé qu’ils en avaient besoin.

D’autres pays expérimentent également le Vidéotex, avec Prestel au Royaume-Uni ou Bildschirmtext en Allemagne. La singularité française n’est pas d’avoir été seule à imaginer ce type de service, mais d’avoir réussi à diffuser les terminaux à une échelle considérable.


3613, 3614, 3615 : combien coûtait le Minitel ?

Le succès du Minitel tient aussi à une idée commerciale redoutablement efficace : faire payer directement la consultation sur la facture téléphonique.

Le système Kiosque apparaît dès 1984. Puis, en 1986, les fameux numéros courts 3613, 3614 et 3615 simplifient encore l’accès aux services.

Mais tous ne sont pas facturés de la même manière.

  • 3613 : tarif proche d’une communication locale, soit environ 7 francs de l’heure en 1987.
  • 3614 : la communication est à la charge de l’utilisateur, autour de 22 francs de l’heure.
  • 3615 : le célèbre Kiosque grand public. Le prix du service est intégré à la facture téléphonique : environ 59 francs de l’heure en 1987.

Et le 3615 n’est bientôt plus le sommet de la gamme. En 1987 apparaissent des paliers encore plus coûteux : environ 75 francs de l’heure pour le 3616 et 131 francs pour le 3617.

Avec les messageries, où l’on pouvait rester connecté longtemps à discuter, la note montait donc très vite. Les fameuses histoires de factures de plusieurs milliers de francs n’ont rien d’invraisemblable. Et contrairement à un achat classique, on ne voyait pas l’argent partir : les minutes s’accumulaient simplement sur la facture de téléphone.

Cette tarification faisait partie du génie économique du Minitel, mais aussi de ses excès. Plus un utilisateur restait longtemps sur un service, plus celui-ci gagnait de l’argent. Les messageries avaient donc tout intérêt à faire durer les conversations.


La vie quotidienne entre sur le réseau

Il faut oublier un instant le Web et le smartphone pour mesurer la nouveauté.

Le Minitel permet de trouver un numéro de téléphone, consulter la météo ou les résultats du bac, vérifier un horaire de train, réserver, lire des informations, regarder son compte bancaire, commander un produit, consulter une base documentaire ou jouer.

Les ouvrages techniques de la fin des années 1980 parlent déjà de télépaiement, de recherche documentaire, de commerce à distance et même de téléchargement de logiciels.

Ce changement est considérable. Pour une partie de la population française, l’information n’est plus uniquement quelque chose que l’on reçoit à la télévision, à la radio ou sur papier.

On peut désormais aller la chercher soi-même.


Le Minitel rose : quand les utilisateurs prennent le pouvoir

Mais la véritable surprise ne vient ni des banques ni de la SNCF.

Elle vient des utilisateurs eux-mêmes.

À la fin de 1982, le quotidien Les Dernières Nouvelles d’Alsace expérimente à Strasbourg un service télématique baptisé GRETEL. Une fonction de messagerie conçue initialement pour aider les utilisateurs est détournée et devient un moyen de discuter directement avec d’autres personnes.

Très vite, des inconnus commencent à converser, à se choisir un pseudonyme, à flirter et à organiser des rencontres.

L’usage n’avait pas été prévu ainsi. Il rencontre pourtant un succès immédiat.

Avec le développement du Kiosque, puis du 3615, les éditeurs comprennent la leçon. Des messageries comme ALINE, TURLU et bientôt une multitude de services de rencontre apparaissent.

Illustration satirique des messageries et du Minitel rose
Illustration satirique du phénomène des messageries et du « Minitel rose ». Derrière les pseudonymes, impossible de savoir qui se trouvait réellement de l’autre côté de l’écran.

Le Minitel rose devient un phénomène de société.

Il ne s’agit pas principalement d’images : le terminal reste essentiellement textuel. Tout repose sur les mots, les pseudonymes et l’imagination.

On peut soudain parler avec quelqu’un sans connaître son nom, son visage ou son milieu social. On choisit une identité, on joue parfois un personnage, on discute simultanément avec plusieurs personnes.

La France découvre en grand nombre quelque chose que le Web généralisera plus tard : la sociabilité derrière un écran.

Le phénomène prend une ampleur économique considérable : en 1990, les messageries roses représenteraient environ la moitié des appels sur le Minitel. Elles provoquent également des débats devenus familiers aujourd’hui : anonymat, contenus sexuels, protection des mineurs, modération, faux profils et factures excessives.

Même l’écriture change. Sur un service facturé à la durée, mieux vaut taper vite. Les mots se raccourcissent, les orthographes deviennent phonétiques et les codes se multiplient.

Bien avant les SMS et les réseaux sociaux, le Minitel montre déjà comment une technologie de communication peut fabriquer ses propres usages et son propre langage.


Il n’existe pas un seul Minitel

Le petit terminal beige est devenu l’image de toute la télématique française, mais plusieurs générations vont se succéder.

On trouve notamment le Minitel 1, le Minitel 1 Bistandard, des versions couleur, le Minitel 10 associant téléphone et terminal, puis le Minitel 2 et d’autres modèles.

Le Minitel 1 Bistandard peut notamment afficher 80 colonnes dans un mode destiné aux communications informatiques, contre 40 colonnes pour le Vidéotex classique.

Les concepteurs se sont même demandé comment organiser le clavier. Un classement alphabétique ABCDEF a été expérimenté, supposé plus simple pour un public peu habitué aux ordinateurs. L’AZERTY, déjà connu grâce aux machines à écrire, finira par s’imposer.

Imprimantes, lecteurs de cartes, mémoires et interfaces diverses complètent la gamme. La documentation de France Télécom mentionne plus d’une centaine de périphériques proposés par des entreprises privées.


Une avance française qui devient un piège

Au début des années 1990, le parc avoisine 6,5 millions de terminaux. Des millions de personnes savent déjà chercher une information à distance, envoyer un message, consulter une banque ou effectuer une commande devant un écran.

Sur les usages numériques, la France possède une avance réelle.

Puis le Web arrive. Et la situation devient beaucoup moins confortable.

Pourquoi acheter un ordinateur et un modem pour consulter des horaires, sa banque ou des messageries alors qu’un Minitel gratuit le fait déjà ?

La question se pose aussi aux entreprises. Le Kiosque leur offre un mécanisme exceptionnel : l’utilisateur paie, France Télécom facture et l’éditeur reçoit sa part. Sur le Web des années 1990, rien d’aussi simple n’existe encore.

Ce qui avait fait le succès du Minitel commence à freiner son remplacement.

En 1997, le débat devient ouvertement politique. La France constate son retard dans l’équipement des foyers en ordinateurs et dans l’accès à Internet. Le gouvernement lui-même considère alors que le réseau télématique national risque de freiner le développement de nouvelles applications.

Mais accuser uniquement le Minitel serait trop commode.

Les choix de réseaux français sont plus anciens, le coût des ordinateurs reste élevé, les communications Internet sont chères et l’offre francophone demeure encore limitée.

Le paradoxe est plus intéressant : le Minitel ralentit une partie du basculement vers Internet tout en ayant préparé les Français à ses usages.

Messagerie, commerce en ligne, pseudonymes, banque à distance, petites annonces, réservation : lorsque le Web se diffuse vraiment, une partie de la révolution culturelle a déjà eu lieu.


Internet joue selon d’autres règles

Le Minitel reste néanmoins prisonnier de son architecture.

Son univers est essentiellement national, centralisé et étroitement organisé autour de l’opérateur. L’affichage est limité, la navigation rigide et les connexions payées à la durée peuvent coûter cher.

Le Web apporte autre chose : des documents reliés par des liens hypertextes, des images, un réseau mondial et la possibilité pour presque n’importe quel ordinateur connecté de devenir à son tour producteur d’information.

À la fin des années 1990, le rapport de force est joué.

Le Minitel ne disparaît pourtant pas immédiatement. Son infrastructure fonctionne, ses utilisateurs la connaissent et certains services restent très rentables. Des banques et la SNCF le conserveront encore longtemps.


30 juin 2012 : Connexion/Fin

La touche Connexion/Fin avait servi pendant trois décennies à ouvrir et fermer les sessions.

Le 30 juin 2012, son nom devient presque symbolique : le service Télétel est définitivement arrêté.

Le Web, l’ADSL puis les smartphones ont gagné. Dans les foyers, les Minitel retournés à France Télécom, jetés ou rangés au grenier deviennent les témoins d’une époque disparue.

Enfin, presque disparue.


Quarante ans plus tard, le Minitel se reconnecte

Ironie de l’histoire : c’est désormais Internet qui permet au Minitel de continuer à fonctionner.

Sa prise péri-informatique DIN, prévue dès l’origine pour communiquer avec d’autres équipements, peut recevoir de petits adaptateurs modernes construits autour de microcontrôleurs équipés du Wi-Fi.

Des passionnés ont recréé des services Vidéotex et des passerelles telles que MiniPavi. D’autres font revivre l’ambiance des anciens serveurs avec des jeux, des messageries et des programmes historiques.

Il est même aujourd’hui possible d’accéder à Wikipédia ou de communiquer avec des systèmes d’intelligence artificielle depuis un véritable Minitel.

Un écran cathodique, quelques caractères semi-graphiques et un clavier conçu il y a plus de quarante ans peuvent donc afficher la réponse d’une intelligence artificielle fonctionnant dans un centre de données moderne.


Le Minitel, cet OVNI qui a changé la France

Jugé uniquement avec les critères actuels, le Minitel paraît lent, fermé et rudimentaire. C’est oublier ce qu’il représentait au début des années 1980.

Mettre massivement entre les mains du public un terminal connecté à des milliers de services était une idée audacieuse.

Le Minitel a appris à toute une population qu’un écran pouvait servir à autre chose qu’à recevoir une émission de télévision : on pouvait chercher, choisir, écrire, dialoguer, réserver, acheter, payer ou rencontrer quelqu’un.

Il a créé une économie des services en ligne avant que l’expression « économie numérique » ne devienne courante. Il a fait émerger de nouveaux entrepreneurs, posé très tôt les questions de l’identité en ligne, de l’anonymat, de la modération et du paiement des contenus.

Il a aussi montré le danger d’une technologie qui réussit trop bien. À force d’être rentable, connue et omniprésente, elle devient difficile à remplacer lorsque le reste du monde adopte un modèle plus ouvert.

Le Minitel n’était pas Internet avant Internet. Il était autre chose : la première expérience massive d’une France connectée.

Pour aller plus loin :

Minitel / Télétel / Vidéotex


Repères chronologiques

  • 1974 : présentation du terminal expérimental TIC-TAC au SICOB.
  • 1978 : le rapport Nora-Minc popularise le terme « télématique ».
  • 1980 : expérimentation de l’annuaire électronique à Saint-Malo.
  • 1981 : expérimentation Télétel à Vélizy avec les terminaux surnommés « chauffe-plats ».
  • 1982 : début du déploiement du Minitel auprès du grand public.
  • Fin 1982 : GRETEL fait émerger l’un des premiers grands usages français de discussion entre inconnus sur un réseau.
  • 1984 : lancement et développement du système Kiosque.
  • 1986 : création des numéros courts 3613, 3614 et 3615.
  • 1985-1995 : âge d’or des messageries et du Minitel rose.
  • Début des années 1990 : le parc de Minitel avoisine 6,5 millions de terminaux.
  • Années 1990 : progression d’Internet et du Web ; le succès du Minitel devient un sujet de débat.
  • 30 juin 2012 : fermeture définitive du service Télétel.
  • Aujourd’hui : des passionnés reconnectent les anciens terminaux à Internet.

Sources

  • France Télécom, Minitel : la gamme.
  • France Télécom, documentation technique et spécifications STUM.
  • Pierrick Bourgault, Minitel et Micro – La « French Connexion », Sybex, 1989.
  • Antonio Gonzalez et Emmanuelle Jouve, « Minitel : histoire du réseau télématique français », Flux, 2002.
  • Josiane Jouët, travaux sur les usages sociaux et les messageries du Minitel.
  • Valérie Schafer et Benjamin Thierry, travaux consacrés à l’histoire du Minitel.
  • Archives de la presse française et documentation patrimoniale consacrées à Télétel et au Minitel.

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