VisiCalc

VisiCalc

En 1979, un responsable financier prépare le budget de son entreprise. Devant lui, une grande feuille de papier couverte de chiffres, une calculatrice et plusieurs heures de travail. Chaque colonne représente un mois, chaque ligne une dépense ou une recette. Mais que se passe-t-il si les ventes baissent de 10 % ? Il faut recommencer une partie des calculs.

Cette année-là, deux Américains, Dan Bricklin et Bob Frankston, proposent un logiciel qui va changer cette situation. Son nom : VisiCalc, contraction de Visible Calculator, ou « calculatrice visible ».

Sur l’écran d’un Apple II, le programme affiche une simple grille de lignes et de colonnes. Pourtant, une nouveauté essentielle se cache derrière cette interface : lorsqu’une valeur change, les résultats qui en dépendent sont recalculés automatiquement.

Ainsi, le micro-ordinateur devient un outil capable de réaliser des simulations financières en quelques instants. Pour certaines entreprises, le gain de temps est si important qu’il justifie l’achat de la machine.

L’histoire de VisiCalc illustre donc une transformation majeure : un logiciel peut devenir une raison d’acheter un ordinateur. Cette nouvelle logique commerciale va contribuer à bouleverser l’industrie informatique.

Avant VisiCalc : le temps des calculs manuels

Bien avant l’apparition des ordinateurs, les commerçants, les comptables et les gestionnaires utilisaient des tableaux pour organiser leurs informations. Une ligne pouvait correspondre à une dépense, tandis qu’une colonne représentait un mois ou une catégorie de produits.

Cette organisation permettait de suivre une activité et de préparer des prévisions. Cependant, chaque modification entraînait souvent de nouveaux calculs.

Imaginons une entreprise préparant son budget annuel. Elle prévoit les quantités vendues, les prix, les charges et les bénéfices attendus. Si le prix d’un produit augmente, plusieurs résultats doivent être corrigés.

La difficulté ne réside pas dans les opérations elles-mêmes. Une calculatrice sait parfaitement additionner ou multiplier. En revanche, elle ne conserve pas automatiquement les relations entre tous les résultats d’un tableau.

Les grands ordinateurs disposent déjà de programmes financiers. Dès les années 1960, certains systèmes permettent même de réaliser des simulations et de manipuler des modèles de calcul. Toutefois, leur utilisation nécessite souvent l’accès à un ordinateur central, des connaissances techniques et des moyens financiers importants.

VisiCalc n’invente donc ni la feuille de calcul ni son utilisation informatique. Sa véritable nouveauté consiste à proposer un tableur interactif sur un micro-ordinateur personnel, directement utilisable par une personne qui ne sait pas programmer.

Dan Bricklin, Bob Frankston et la naissance de VisiCalc

En 1978, Dan Bricklin étudie à la Harvard Business School. Il connaît déjà bien l’informatique, notamment grâce à son expérience au MIT et chez Digital Equipment Corporation.

Pendant ses cours de gestion, il doit construire des modèles financiers et comparer plusieurs hypothèses. Les étudiants utilisent alors de grandes feuilles de calcul sur lesquelles ils reportent leurs résultats.

Bricklin imagine une solution : pourquoi ne pas reproduire cette feuille sur un écran et laisser l’ordinateur effectuer les calculs ?

Il pourrait ainsi modifier une valeur et observer immédiatement ses conséquences. De plus, les formules resteraient enregistrées dans le document, ce qui éviterait de les ressaisir à chaque nouvelle simulation.

Une idée qui prend forme sur l’Apple II

Bricklin expérimente d’abord son concept sur un système informatique en temps partagé, notamment avec un PDP-10 et le langage BASIC.

Cependant, son objectif est de disposer d’un programme utilisable sur une machine personnelle. L’Apple II, commercialisé depuis 1977, constitue une plateforme intéressante.

Conçu principalement par Steve Wozniak, cet ordinateur utilise un microprocesseur MOS 6502 fonctionnant à environ 1 MHz. Ses capacités restent modestes, mais son clavier, son affichage et son lecteur de disquettes permettent d’envisager de véritables applications professionnelles.

Pour développer son logiciel, Bricklin fait appel à son ami Bob Frankston, programmeur expérimenté rencontré au MIT. Ensemble, ils fondent Software Arts en janvier 1979.

Les responsabilités sont complémentaires : Bricklin imagine le fonctionnement général et l’interface, tandis que Frankston réalise l’essentiel de la programmation. Le logiciel commercial est écrit en assembleur 6502 afin de fonctionner rapidement avec très peu de mémoire.

La première version nécessite un Apple II équipé de 32 Ko de RAM. Cela paraît dérisoire aujourd’hui. Pourtant, il faut y faire tenir le programme, l’affichage et les données de l’utilisateur.

1979 : la présentation au public

En mai 1979, VisiCalc est présenté lors de la West Coast Computer Faire, à San Francisco. La démonstration attire l’attention de professionnels et de journalistes spécialisés.

Visicalc
Par User:Gortu — apple2history.org, Domaine public, Lien

Le logiciel n’est pas encore largement disponible. Après quelques premières livraisons à la fin de l’été, sa véritable commercialisation commence en octobre 1979. La distribution est assurée par Personal Software, l’entreprise fondée par Dan Fylstra. Celle-ci adoptera ensuite le nom de VisiCorp.

VisiCalc est vendu sur disquette. Son interface reste rudimentaire : aucun menu graphique moderne, aucune souris et seulement quelques dizaines de colonnes visibles selon les réglages.

VisiCalc : Disquette

 

Pourtant, les utilisateurs reconnaissent immédiatement quelque chose de familier : une feuille de calcul semblable à celles qu’ils utilisent quotidiennement.

Le recalcul automatique : la véritable révolution

L’innovation majeure de VisiCalc tient à sa manière de manipuler les données.

Chaque cellule peut contenir une valeur, du texte ou une formule. Pour identifier ces cellules, le programme utilise des coordonnées : A1, B2 ou C5, par exemple. Une formule peut faire référence au contenu d’autres cellules. Ainsi, lorsque l’utilisateur modifie une valeur, le logiciel peut recalculer les résultats qui en dépendent.

Un exemple concret : prévoir les bénéfices

Imaginons un commerçant qui prévoit de vendre 100 produits à 20 dollars l’unité. Pour simplifier notre exemple, ses charges totales sont fixées à 1 200 dollars. Son chiffre d’affaires prévisionnel atteint 2 000 dollars, tandis que son bénéfice est de 800 dollars.

Mais que se passe-t-il si le commerçant décide de réduire son prix à 18 dollars pour attirer davantage de clients ?

Élément Situation initiale Nouvelle hypothèse
Quantité vendue 100 100
Prix unitaire 20 $ 18 $
Chiffre d’affaires 2 000 $ 1 800 $
Charges 1 200 $ 1 200 $
Bénéfice 800 $ 600 $

Sur une feuille de papier, il faut reprendre plusieurs opérations. Avec VisiCalc, le commerçant modifie simplement la cellule contenant le prix. Le chiffre d’affaires et le bénéfice sont alors recalculés. Il peut ensuite essayer un prix de 19 dollars, augmenter les quantités ou modifier ses charges. Autrement dit, le tableur ne sert plus seulement à présenter des résultats. Il permet désormais d’explorer rapidement différentes décisions.

La puissance du « et si ? »

Cette nouvelle possibilité est souvent appelée analyse What if?, ou « Et si ? ».

Et si les ventes diminuaient de 15 % ? Et si les matières premières coûtaient plus cher ? Une embauche supplémentaire serait-elle rentable ?

Grâce au recalcul automatique, chaque scénario devient beaucoup plus simple à étudier. Dès lors, le tableur se transforme en outil de simulation et d’aide à la décision.

Cette capacité reste l’un des principes fondamentaux d’Excel et des autres tableurs modernes. Toutefois, le logiciel ne garantit pas la validité des prévisions : un modèle construit sur de mauvaises hypothèses produira toujours des résultats trompeurs.

VisiCalc : le logiciel qui fait vendre l’Apple II

À la fin des années 1970, les micro-ordinateurs intéressent principalement les passionnés d’électronique, les programmeurs et certains établissements scolaires.

Pour une entreprise, acheter un ordinateur personnel représente un investissement important. Il faut donc justifier son utilité.

VisiCalc apporte une réponse particulièrement convaincante. Un gestionnaire peut désormais préparer ses budgets et réaliser ses simulations sur son propre bureau, sans dépendre d’un service informatique central.

De plus, les modifications deviennent presque immédiates. Le travail qui nécessitait auparavant de longues opérations manuelles peut être considérablement accéléré. Certains acheteurs recherchent donc VisiCalc avant même de choisir leur ordinateur. Ils achètent finalement un Apple II parce qu’il permet d’utiliser ce logiciel.

On parle alors de « killer application » : une application suffisamment utile pour stimuler à elle seule les ventes d’une plateforme informatique.

L’Apple III tente de poursuivre cette réussite

En mai 1980, Apple présente l’Apple III, conçu spécialement pour le marché professionnel.

Le constructeur souhaite proposer une machine mieux adaptée au travail de bureau. L’affichage sur 80 colonnes, la mémoire plus importante et les fonctions de gestion constituent ses principaux arguments.

VisiCalc fait naturellement partie des logiciels mis en avant. Pourtant, l’Apple III ne rencontre pas le succès attendu.

Les premières séries souffrent notamment de problèmes de fiabilité. Par ailleurs, la compatibilité limitée avec l’Apple II et l’arrivée de l’IBM PC compliquent sa commercialisation.

L’échec de l’Apple III rappelle ainsi qu’un logiciel attractif ne suffit pas toujours : la fiabilité du matériel et la richesse de son environnement restent essentielles.

Après VisiCalc : une nouvelle génération de tableurs

Le succès de VisiCalc ouvre la voie à une nouvelle génération de logiciels.
En 1982, Microsoft commercialise Multiplan, tandis que Lotus 1-2-3, lancé en 1983 sur IBM PC, devient rapidement la référence des tableurs professionnels. Plus performant et doté de fonctionnalités supplémentaires, il finit par supplanter VisiCalc.

En 1985, Microsoft lance Excel, d’abord sur Macintosh, avant de proposer une version pour Windows en 1987. Avec la généralisation des interfaces graphiques, Excel s’imposera progressivement sur le marché.

Malgré cette succession de logiciels, l’héritage de VisiCalc demeure : une grille de cellules, des formules et le recalcul automatique des résultats. Les tableurs modernes reposent toujours sur ces principes popularisés en 1979.

Pourquoi VisiCalc a changé l’histoire de l’informatique

VisiCalc n’était ni le premier programme capable d’effectuer des calculs financiers ni le premier système informatique utilisant des tableaux. Son importance historique se trouve ailleurs. Pour la première fois, un tableur interactif devient largement accessible sur un micro-ordinateur personnel. Grâce à une interface compréhensible et au recalcul automatique, les professionnels peuvent construire leurs propres modèles sans passer par un programmeur.

Cette autonomie transforme leur rapport à l’informatique. Désormais, l’ordinateur n’est plus seulement une machine que l’on apprend à programmer : il devient un instrument de travail utilisable directement..

Sources historiques