Bell Labs

Bell Telephone Laboratories

Bell Telephone Laboratories, plus connu sous le nom de Bell Labs, apparaît presque partout dès que l’on retrace l’histoire de l’électronique, des télécommunications ou de l’informatique.

Le transistor, la théorie de l’information de Claude Shannon, les calculateurs à relais de George Stibitz, les communications par satellite, UNIX, le langage C ou encore le CCD utilisé dans l’imagerie numérique ont tous une histoire liée à ce laboratoire.

Cette concentration d’innovations pourrait sembler presque invraisemblable. Elle ne relève pourtant pas du hasard. Pendant plusieurs décennies, Bell Labs bénéficie d’une combinaison exceptionnelle : les ressources considérables du monopole téléphonique américain, des chercheurs de très haut niveau, une collaboration étroite entre science et industrie et la possibilité de travailler sur des problèmes dont l’application commerciale pouvait encore être lointaine.

Mais il existe un second élément, moins souvent raconté et pourtant fondamental : une partie des connaissances produites par Bell Labs va largement circuler en dehors du Bell System. Cette diffusion résulte d’abord d’une politique de licences, puis de contraintes imposées à AT&T par les autorités antitrust américaines.

C’est l’une des clés permettant de comprendre pourquoi Bell Labs réapparaît si souvent dans l’histoire de l’informatique : le laboratoire ne s’est pas contenté d’inventer des technologies, il a aussi fourni à toute une industrie les connaissances permettant de les prolonger.


Fiche rapide

  • Nom : Bell Telephone Laboratories, Incorporated
  • Nom courant : Bell Labs
  • Création : 1er janvier 1925
  • Origine : activités de recherche et d’ingénierie d’AT&T et de Western Electric
  • Premier président : Frank B. Jewett
  • Premier grand site : 463 West Street, New York
  • Site historique majeur : Murray Hill, New Jersey
  • Domaines : télécommunications, électronique, physique, mathématiques, informatique et matériaux
  • 1984 : profonde réorganisation après le démantèlement du Bell System
  • 1996 : une grande partie de Bell Labs rejoint Lucent Technologies
  • 2006 : Lucent fusionne avec Alcatel
  • 2016 : acquisition d’Alcatel-Lucent par Nokia
  • Nom actuel : Nokia Bell Labs

Avant Bell Labs : résoudre les problèmes du téléphone

Bell Labs n’apparaît pas soudainement en 1925. Ses racines se trouvent dans le Bell System, l’immense ensemble d’entreprises dominé par American Telephone & Telegraph, ou AT&T.

Au début du XXe siècle, construire un réseau téléphonique national représente un défi scientifique autant qu’industriel. Une conversation doit parcourir parfois plusieurs milliers de kilomètres sans devenir inaudible.

Il faut comprendre l’atténuation des signaux, réduire le bruit, améliorer les câbles, amplifier la voix, perfectionner les commutateurs et fabriquer des équipements capables de fonctionner continuellement pendant des années.

Western Electric, principal fournisseur du Bell System, possède donc ses propres ingénieurs et chercheurs. AT&T développe parallèlement des équipes chargées d’étudier le fonctionnement du réseau.

Rapidement, les problèmes dépassent la simple mécanique téléphonique. Améliorer les communications exige de comprendre l’acoustique, l’électromagnétisme, la chimie des matériaux, les mathématiques et finalement la physique quantique.

Le téléphone devient ainsi le point de départ de recherches qui finiront par dépasser très largement le téléphone lui-même.


1925 : naissance de Bell Telephone Laboratories

Le 1er janvier 1925, AT&T et Western Electric regroupent une grande partie de leurs activités de recherche et d’ingénierie dans une nouvelle organisation : Bell Telephone Laboratories, Incorporated.

Le physicien Frank B. Jewett en devient le premier président. Le laboratoire emploie déjà plusieurs milliers de personnes et son principal établissement se trouve au 463 West Street, à New York.

À partir de 1941, le grand centre de Murray Hill, dans le New Jersey, devient l’un des symboles de Bell Labs.

La mission comporte dès l’origine deux niveaux.

Le premier consiste à résoudre les problèmes immédiats du Bell System. Le second consiste à comprendre suffisamment profondément les phénomènes physiques pour préparer les technologies dont le réseau pourrait avoir besoin dix ou vingt ans plus tard.

Cette frontière volontairement floue entre recherche fondamentale et ingénierie devient l’une des grandes forces du laboratoire.


Un laboratoire conçu pour faire circuler les idées

Au fil des années, Bell Labs développe une organisation assez inhabituelle pour un laboratoire industriel.

Des physiciens, chimistes, métallurgistes, mathématiciens et ingénieurs travaillent dans les mêmes établissements. Un problème concernant un câble ou un amplificateur peut donc être examiné simultanément sous plusieurs angles.

Mervin Kelly, qui occupe plusieurs postes de direction avant de devenir président de Bell Labs en 1951, joue un rôle particulièrement important dans cette organisation.

Il encourage les équipes interdisciplinaires, rapproche physiquement chercheurs fondamentaux et ingénieurs chargés du développement et cherche même à organiser les bâtiments de manière à favoriser les rencontres entre spécialistes.

Cette proximité évite qu’une découverte reste longtemps isolée dans un laboratoire.

Un physicien peut identifier un phénomène. Un spécialiste des matériaux cherche ensuite à le reproduire. Un ingénieur construit un prototype. Western Electric étudie enfin sa fabrication industrielle.

La chaîne devient particulièrement courte :

problème réel → recherche fondamentale → expérience → prototype → ingénierie → fabrication → utilisation.

Le transistor illustrera presque parfaitement ce fonctionnement.


Le paradoxe du monopole : des moyens presque sans équivalent

Cette organisation exceptionnelle repose aussi sur une situation économique exceptionnelle.

Pendant une grande partie du XXe siècle, le Bell System domine les télécommunications américaines. AT&T contrôle une grande partie du réseau téléphonique tandis que Western Electric fournit l’essentiel de ses équipements.

Des millions d’abonnés paient régulièrement leur service téléphonique. Ces revenus permettent de financer une recherche dont les résultats n’ont pas nécessairement besoin d’être commercialisés immédiatement.

Certains chercheurs peuvent donc consacrer plusieurs années à une question fondamentale.

Pour AT&T, cette recherche constitue aussi un investissement à très long terme. Toute amélioration de la fiabilité, de l’amplification ou de la capacité des lignes peut être multipliée à l’échelle d’un réseau comprenant des millions de téléphones.

Un progrès apparemment minuscule devient alors économiquement considérable.

Mais cette concentration de moyens possède son revers : AT&T et Western Electric forment également une puissance monopolistique qui inquiète les autorités américaines.

Et cette situation va paradoxalement contribuer à diffuser les inventions de Bell Labs dans le reste de l’industrie.


Le transistor : Bell Labs choisit déjà de partager

L’exemple du transistor est particulièrement révélateur.

Bell Labs pourrait théoriquement chercher à conserver jalousement cette nouvelle technologie. Pourtant, la stratégie choisie est différente.

Les responsables du laboratoire comprennent que les semi-conducteurs progresseront beaucoup plus rapidement si d’autres entreprises travaillent elles aussi sur la nouvelle technologie. Bell System pourra ensuite profiter des perfectionnements réalisés ailleurs.

En 1952, Bell Labs organise ainsi un grand Transistor Technology Symposium.

Plus de cent représentants d’environ quarante entreprises viennent pendant plusieurs jours étudier directement les méthodes développées par Bell Labs : purification des matériaux, fabrication des jonctions, préparation des surfaces, réalisation des contacts et utilisation des transistors.

Parmi les participants figurent de grandes sociétés comme General Electric et RCA, mais aussi des entreprises alors beaucoup plus petites comme Texas Instruments et Sony.

Les sociétés participantes paient une licence de brevet, mais elles repartent avec une quantité considérable d’informations techniques. Les documents distribués pendant ces formations seront même surnommés plus tard Ma Bell’s Cookbook, le « livre de recettes de Ma Bell ».

Cette transmission accélère spectaculairement la naissance de l’industrie des semi-conducteurs.

Texas Instruments, par exemple, acquiert une licence Bell Labs en 1952. Deux ans plus tard, l’entreprise commercialise des transistors au silicium. Quelques années encore et Jack Kilby réalisera chez Texas Instruments l’un des premiers circuits intégrés.

Une invention née pour les besoins du téléphone commence ainsi à échapper à son domaine d’origine.


1956 : l’antitrust force Bell à ouvrir encore davantage ses brevets

Cette ouverture ne reste cependant pas uniquement volontaire.

En 1949, le département américain de la Justice engage une procédure antitrust contre AT&T et Western Electric. Les autorités reprochent notamment au Bell System de contrôler à la fois le réseau téléphonique et une grande partie du marché des équipements utilisés sur ce réseau.

Le gouvernement envisage initialement des mesures très sévères, notamment une séparation entre AT&T et Western Electric.

Après plusieurs années de négociations, l’affaire se termine par un consent decree signé en janvier 1956.

AT&T évite le démantèlement demandé à l’origine, mais accepte des contraintes considérables.

Le Bell System doit notamment rendre ses brevets existants accessibles sans royalties aux entreprises qui en font la demande. Les brevets futurs doivent également pouvoir être licenciés selon des conditions raisonnables.

En parallèle, les activités commerciales d’AT&T et Western Electric sont fortement limitées au secteur des télécommunications réglementées.

Le résultat est paradoxal.

Le monopole a fourni l’argent nécessaire pour créer certaines des technologies les plus avancées du monde, mais la réglementation empêche ensuite ce même monopole de réserver toutes ces technologies à son propre usage.

Des milliers de brevets deviennent accessibles à d’autres entreprises.

Des sociétés plus petites peuvent alors s’appuyer sur des années de recherche de Bell Labs sans devoir repartir de zéro.


Pourquoi cette ouverture change-t-elle l’histoire de l’informatique ?

Les conséquences dépassent largement AT&T.

Une technologie née à Bell Labs peut désormais être reprise, perfectionnée et utilisée dans un secteur où Bell System n’avait parfois même pas le droit de devenir un acteur majeur.

C’est particulièrement visible dans les semi-conducteurs.

Les connaissances diffusées par Bell Labs nourrissent les travaux de sociétés comme Texas Instruments, Motorola et d’autres fabricants de composants. Elles participent ainsi à la constitution d’une industrie qui se développe indépendamment du réseau téléphonique.

Les recherches économiques consacrées au consent decree de 1956 montrent d’ailleurs que les brevets Bell ouverts à cette occasion engendrent davantage d’innovations ultérieures, particulièrement dans les secteurs situés hors des télécommunications.

C’est précisément là que réside une partie de l’explication au phénomène Bell Labs.

On retrouve le laboratoire dans l’histoire de nombreuses technologies parce que :

  • le Bell System possède suffisamment de moyens pour financer des recherches fondamentales ;
  • les problèmes du téléphone touchent à des domaines universels comme le signal, le calcul, les matériaux et l’information ;
  • Bell Labs réunit des disciplines différentes pour résoudre ces problèmes ;
  • ses découvertes peuvent rapidement passer du laboratoire à l’industrie ;
  • enfin, une partie importante de ces connaissances est diffusée vers d’autres entreprises.

Bell Labs devient donc moins une usine à produits qu’une source de technologies fondamentales sur lesquelles d’autres peuvent construire.


1939 : George Stibitz transforme les relais en calculateur

L’influence de Bell Labs sur l’informatique commence avant même le transistor.

Dans les années 1930, le mathématicien George Stibitz travaille sur les relais électromécaniques utilisés dans les centraux téléphoniques. Il comprend que ces interrupteurs peuvent également servir à effectuer des opérations logiques et arithmétiques.

Avec Samuel Williams et d’autres ingénieurs, il développe le Complex Number Calculator, ou Bell Labs Model I.

Achevée en 1939 et mise en service en 1940, la machine effectue automatiquement des calculs sur des nombres complexes utilisés notamment dans l’étude des circuits électriques.

En septembre 1940, Stibitz réalise une démonstration étonnamment moderne.

Le calculateur reste à New York tandis que des mathématiciens réunis au Dartmouth College, dans le New Hampshire, lui envoient leurs opérations à l’aide d’un téléscripteur relié par une ligne de communication.

Les résultats reviennent sur le terminal distant.

Bell Labs réalise ainsi l’une des premières démonstrations publiques de calcul numérique à distance.


1947 : le transistor change l’échelle de l’électronique

Le téléphone dépend encore largement des tubes à vide pour amplifier les signaux. Ils fonctionnent, mais ils occupent beaucoup de place, consomment de l’énergie et produisent de la chaleur.

Bell Labs cherche donc un équivalent solide.

Le 16 décembre 1947, John Bardeen et Walter Brattain obtiennent une amplification avec un morceau de germanium et deux contacts métalliques extrêmement rapprochés.

Le premier transistor à pointes de contact fonctionne.

William Shockley, qui dirige le groupe, conçoit ensuite le transistor à jonction, mieux adapté à une production industrielle.

Les trois chercheurs reçoivent ensemble le prix Nobel de physique en 1956.

Le transistor dépasse rapidement son objectif initial. Il gagne les radios, les équipements militaires puis les ordinateurs. Lorsque plusieurs transistors peuvent enfin être fabriqués sur une même puce, il devient la brique essentielle du circuit intégré puis du microprocesseur.


1948 : Claude Shannon donne une mesure à l’information

L’une des contributions les plus profondes de Bell Labs ne prend pourtant pas la forme d’un composant.

Le mathématicien Claude Shannon étudie la transmission des signaux à travers les réseaux de communication.

En 1948, le Bell System Technical Journal publie son article A Mathematical Theory of Communication.

Shannon montre qu’il est possible d’étudier mathématiquement l’information indépendamment de la signification du message. Un texte, une voix ou une image deviennent des informations produites par une source, codées puis transmises à travers un canal éventuellement perturbé par du bruit.

Le bit devient l’unité naturelle permettant de mesurer cette information.

Shannon détermine également les limites théoriques de la quantité d’information qu’un canal peut transporter de manière fiable.

Le problème initial est celui des télécommunications. Pourtant, les conséquences concernent désormais presque tout le monde numérique : transmission de données, compression, stockage, codage et réseaux informatiques.

Encore une fois, un problème du téléphone devient un principe général de l’informatique.


1954 : la recherche sur les semi-conducteurs produit aussi la cellule solaire

Les recherches autour des semi-conducteurs provoquent d’autres découvertes inattendues.

En 1954, Daryl Chapin, Calvin Fuller et Gerald Pearson présentent à Bell Labs une cellule photovoltaïque au silicium suffisamment efficace pour produire une énergie réellement exploitable.

Le phénomène photovoltaïque était connu depuis longtemps, mais les dispositifs précédents possédaient des rendements très faibles.

Cette « batterie solaire » Bell Labs ouvre la voie aux cellules photovoltaïques modernes et trouvera rapidement une application particulièrement adaptée : l’alimentation des satellites.


1962 : Telstar transforme le réseau téléphonique en réseau spatial

À mesure que les communications s’étendent, Bell Labs travaille sur les câbles sous-marins, les faisceaux hertziens puis les satellites.

Le 10 juillet 1962, la NASA lance Telstar 1, conçu et construit par Bell Telephone Laboratories.

Le satellite reçoit des signaux depuis une station au sol, les amplifie puis les retransmet vers une autre région de la planète.

Il permet notamment des transmissions télévisées en direct entre l’Amérique du Nord et l’Europe.

Telstar réunit plusieurs générations de recherches Bell Labs : électronique, antennes, amplification à haute fréquence et cellules solaires.

Il montre une nouvelle fois que les découvertes du laboratoire ne sont pas isolées : elles finissent souvent par se combiner dans des systèmes beaucoup plus complexes.


1964 : chercher du bruit et découvrir le Big Bang

Cette culture de recherche peut même conduire très loin du téléphone.

Au début des années 1960, Arno Penzias et Robert Wilson utilisent l’antenne de Holmdel pour étudier les communications radio.

Ils détectent un faible bruit présent dans toutes les directions et impossible à éliminer malgré de nombreuses vérifications.

Ils comprennent finalement qu’il ne provient pas de leur équipement.

Ce signal est le rayonnement cosmologique fossile, vestige de l’Univers primordial et preuve majeure en faveur du modèle du Big Bang.

Penzias et Wilson reçoivent le prix Nobel de physique en 1978.

Un laboratoire de télécommunications vient ainsi de contribuer directement à la cosmologie.


1969 : UNIX naît d’un projet abandonné

Bell Labs commence également à devenir un lieu majeur de recherche informatique.

À la fin des années 1960, le laboratoire participe avec le MIT et General Electric au projet Multics, un ambitieux système d’exploitation en temps partagé.

Bell Labs finit cependant par abandonner le projet, jugé trop complexe.

Plusieurs chercheurs regrettent l’environnement interactif qu’il devait fournir. Parmi eux figurent Ken Thompson et Dennis Ritchie.

En 1969, Thompson commence alors à développer sur un DEC PDP-7 un système beaucoup plus petit.

Ce système devient UNIX.

Sa philosophie privilégie des outils simples, capables de communiquer et d’être combinés. Cette approche influencera profondément les systèmes d’exploitation ultérieurs.

Le langage C rend UNIX transportable

Dennis Ritchie développe ensuite le langage C, à partir notamment de BCPL et du langage B de Ken Thompson.

En 1973, une grande partie d’UNIX est réécrite en C.

L’effet est considérable : le système n’est plus aussi étroitement lié à l’architecture d’une seule machine et peut être adapté plus facilement à d’autres ordinateurs.

UNIX favorise ainsi la diffusion de C tandis que C facilite la diffusion d’UNIX.

Leur influence se retrouve aujourd’hui jusque dans Linux, macOS, Android et une grande partie des logiciels et infrastructures d’Internet.


1969 : le CCD transforme la lumière en données

La même année, Willard Boyle et George Smith travaillent sur un dispositif permettant de déplacer des charges électriques à travers un semi-conducteur.

Ils conçoivent le CCD, ou Charge-Coupled Device.

Le dispositif devait notamment pouvoir servir de mémoire. Mais il possède rapidement une autre utilisation : la lumière qui frappe le semi-conducteur produit des charges électriques mesurables.

Il devient donc possible de convertir une image en données électriques.

Le CCD jouera un rôle majeur dans les appareils photographiques numériques, les caméras et surtout l’imagerie scientifique et astronomique.

Boyle et Smith recevront une partie du prix Nobel de physique en 2009.


Bell Labs diffuse aussi une manière de travailler

Le transistor, UNIX ou Telstar sont faciles à montrer. Pourtant, l’héritage du laboratoire ne se limite pas à des objets.

Bell Labs produit également une véritable culture scientifique et technique.

Les chercheurs publient abondamment leurs résultats. Le Bell System Technical Journal devient pendant des décennies une source importante pour les ingénieurs et les scientifiques.

Le laboratoire organise également des conférences, des formations et des échanges avec les universités et les entreprises.

Cette circulation des connaissances produit un effet cumulatif : une idée née chez Bell Labs peut être reprise ailleurs, améliorée, puis revenir sous une autre forme dans les télécommunications.

C’est exactement ce qui se produit avec le transistor.


1984 : la disparition du Bell System change le modèle

Le système économique qui avait rendu possible Bell Labs finit cependant par disparaître.

Après une nouvelle procédure antitrust, AT&T accepte de se séparer de ses compagnies téléphoniques locales.

Le 1er janvier 1984, le Bell System historique est démantelé.

Bell Labs reste principalement lié à AT&T, tandis qu’une partie importante des chercheurs rejoint Bellcore, chargé de fournir de la recherche aux nouvelles compagnies téléphoniques régionales.

Le laboratoire continue à produire des travaux importants, mais son environnement économique change profondément.

Le financement d’une recherche fondamentale très longue devient plus difficile dans une industrie désormais beaucoup plus concurrentielle.


De Bell Labs à Nokia Bell Labs

En 1996, AT&T sépare ses activités d’équipements pour former Lucent Technologies. Une grande partie de Bell Labs rejoint cette nouvelle société.

En 2006, Lucent fusionne avec le groupe français Alcatel pour former Alcatel-Lucent.

Puis, en 2016, Nokia acquiert Alcatel-Lucent et le laboratoire devient Nokia Bell Labs.

Il poursuit aujourd’hui ses recherches dans des domaines tels que les réseaux, les communications optiques, l’intelligence artificielle, les technologies quantiques et les futures générations de communications mobiles.


Pourquoi retrouve-t-on Bell Labs partout dans l’histoire de l’informatique ?

Bell Labs n’a jamais été un constructeur d’ordinateurs comparable à IBM, DEC ou Apple.

Pourtant, son influence est parfois plus fondamentale encore.

Le laboratoire intervient à plusieurs niveaux du monde numérique :

  • le calcul, avec George Stibitz ;
  • l’électronique, avec le transistor et les semi-conducteurs ;
  • l’information, avec Claude Shannon ;
  • les communications, des câbles téléphoniques aux satellites ;
  • les systèmes d’exploitation, avec UNIX ;
  • les langages, avec C puis C++ ;
  • l’imagerie numérique, avec le CCD.

Mais surtout, ces contributions sont liées entre elles.

Le réseau téléphonique pose un problème de bruit : Shannon développe une théorie générale de l’information.

Le réseau a besoin d’amplificateurs plus fiables : Bell Labs développe le transistor.

Le transistor permet ensuite de miniaturiser les circuits qui traiteront l’information définie par Shannon.

Les ordinateurs deviennent plus accessibles : Bell Labs crée UNIX et C pour les utiliser plus efficacement.

Enfin, la politique de licences puis les décisions antitrust permettent à d’autres entreprises de reprendre une partie de ces technologies et de les transformer à leur tour.

Voilà pourquoi Bell Labs apparaît si souvent : le laboratoire travaille sur des problèmes fondamentaux, puis ses solutions deviennent suffisamment générales pour être utilisées bien au-delà du téléphone.


Un laboratoire créé pour le téléphone, devenu l’un des berceaux du numérique

Bell Labs constitue un cas probablement impossible à reproduire exactement.

Le laboratoire bénéficie pendant des décennies des ressources d’un monopole réglementé tout en disposant d’une liberté de recherche remarquable. Il rassemble chercheurs fondamentaux et ingénieurs, possède un accès direct aux problèmes d’un immense réseau industriel et peut transformer rapidement une découverte en prototype.

Puis intervient un dernier paradoxe : la puissance monopolistique qui a permis de financer cette recherche conduit les autorités américaines à imposer l’ouverture d’une partie de ses brevets.

Bell Labs devient ainsi non seulement un lieu d’invention, mais également une source de technologies pour tout l’écosystème électronique américain et international.

Le transistor résume presque toute cette histoire : inventé pour améliorer les télécommunications, enseigné à des dizaines d’entreprises, repris et perfectionné ailleurs, il devient finalement la brique élémentaire des circuits intégrés et des processeurs modernes.

Bell Labs avait été créé en 1925 pour améliorer le téléphone. Un siècle plus tard, son héritage se retrouve dans les ordinateurs, les réseaux, les logiciels, les satellites, les capteurs et les milliards de transistors qui constituent le monde numérique.


Repères chronologiques

  • 1er janvier 1925 : début des activités de Bell Telephone Laboratories.
  • 1939 : achèvement du Complex Number Calculator de George Stibitz et Samuel Williams.
  • 1940 : démonstration de calcul à distance depuis Dartmouth.
  • 1941 : ouverture du grand centre de Murray Hill.
  • 16 décembre 1947 : Bardeen et Brattain obtiennent l’amplification avec leur transistor à pointes de contact.
  • 1948 : Claude Shannon publie A Mathematical Theory of Communication.
  • 1952 : Bell Labs organise son grand symposium consacré à la technologie du transistor.
  • 1954 : Chapin, Fuller et Pearson présentent leur cellule solaire au silicium.
  • 1956 : accord antitrust imposant notamment une large ouverture des brevets du Bell System ; Nobel pour Bardeen, Brattain et Shockley.
  • 1962 : lancement de Telstar 1.
  • 1964 : Penzias et Wilson identifient le rayonnement cosmologique fossile.
  • 1969 : naissance d’UNIX et invention du CCD.
  • Début des années 1970 : développement du langage C.
  • 1973 : UNIX est largement réécrit en C.
  • 1978 : prix Nobel de physique pour Penzias et Wilson.
  • 1984 : démantèlement du Bell System et réorganisation de Bell Labs.
  • 1996 : une grande partie de Bell Labs rejoint Lucent Technologies.
  • 2006 : fusion de Lucent et Alcatel.
  • 2009 : Boyle et Smith partagent le prix Nobel de physique pour le CCD.
  • 2016 : Bell Labs rejoint Nokia.

Sources et références

  • Nokia Bell Labs, archives et histoire de Bell Telephone Laboratories.
  • Bell System Technical Journal, archives scientifiques et techniques.
  • A. Michael Noll, Memories: A Personal History of Bell Telephone Laboratories.
  • Computer History Museum, archives consacrées au transistor et à sa diffusion industrielle.
  • Claude E. Shannon, A Mathematical Theory of Communication, Bell System Technical Journal, 1948.
  • Martin Watzinger, Thomas Fackler, Markus Nagler et Monika Schnitzer, How Antitrust Enforcement Can Spur Innovation: Bell Labs and the 1956 Consent Decree, American Economic Journal: Economic Policy, 2020.
  • Dennis M. Ritchie, The Evolution of the Unix Time-sharing System.
  • George E. Smith, The Invention and Early History of the CCD.
  • American Physical Society, archives consacrées à la cellule solaire au silicium.

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