ohn von Neumann, mathématicien et pionnier de l’informatique

John von Neumann

John von Neumann est l’une des figures scientifiques les plus importantes du XXe siècle. Mathématicien exceptionnel, il contribue à la mécanique quantique, à la théorie des jeux, à la physique nucléaire, à la météorologie et, surtout pour l’histoire de l’informatique, à la conception des premiers ordinateurs à programme enregistré.
Son nom reste associé à l’architecture de von Neumann, dans laquelle les instructions d’un programme et les données peuvent être conservées dans la mémoire de l’ordinateur. Ce principe constitue encore aujourd’hui la base conceptuelle d’une grande partie des ordinateurs.
Mais l’histoire est plus subtile que l’expression « von Neumann a inventé l’ordinateur moderne ». Il n’a ni inventé seul le programme enregistré, ni construit seul les machines qui en découlent. Son rôle essentiel est d’avoir participé à la formalisation de ces idées, de les avoir largement diffusées et d’avoir dirigé la réalisation d’une architecture qui deviendra extrêmement influente.

Fiche rapide

  • Nom : John von Neumann
  • Nom de naissance : János Neumann
  • Naissance : 28 décembre 1903 à Budapest
  • Décès : 8 février 1957
  • Origine : hongroise, carrière principalement menée aux États-Unis
  • Formation : mathématiques, physique et chimie
  • Doctorat en mathématiques : 1926, université de Budapest
  • Institute for Advanced Study : professeur à partir de 1933
  • Domaines : mathématiques, physique, économie, informatique
  • Contributions majeures : théorie des jeux, programme enregistré, architecture des ordinateurs, calcul scientifique
  • Projet informatique majeur : ordinateur de l’Institute for Advanced Study — IAS

Un mathématicien

John von Neumann naît à Budapest en 1903 dans une famille aisée. Très jeune, il montre des capacités exceptionnelles en mathématiques et en calcul mental.

Son parcours universitaire est inhabituel. Il étudie les mathématiques à Budapest tout en suivant une formation en chimie puis en ingénierie chimique à Zurich.

En 1926, il obtient son doctorat en mathématiques avec des travaux portant notamment sur la théorie des ensembles.

Au cours des années suivantes, von Neumann travaille dans des domaines très différents : logique, algèbre, analyse, mécanique quantique ou encore physique mathématique.

Cette capacité à passer rapidement d’un domaine théorique à un problème concret deviendra une caractéristique essentielle de sa carrière.

En 1928, von Neumann publie un résultat qui deviendra l’un des fondements de la théorie des jeux : le théorème minimax. L’idée consiste à étudier mathématiquement des situations dans lesquelles le résultat obtenu par une personne dépend également des décisions prises par un adversaire.

Prenons un exemple simple : deux joueurs choisissent simultanément une stratégie. Chacun essaie d’obtenir le meilleur résultat possible tout en anticipant ce que l’autre pourrait faire.

Le problème n’est donc plus seulement : « Quelle est la meilleure décision ? »
mais : « Quelle est la meilleure décision sachant qu’un adversaire cherche lui aussi à optimiser la sienne ? »

En 1944, von Neumann publie avec l’économiste Oskar Morgenstern l’ouvrage Theory of Games and Economic Behavior. La théorie des jeux devient alors un véritable domaine mathématique appliqué notamment à l’économie et, plus tard, à de nombreux autres domaines.

1933 : Princeton et l’Institute for Advanced Study

Von Neumann s’installe progressivement aux États-Unis au début des années 1930.

En 1933, il devient l’un des premiers professeurs de l’Institute for Advanced Study de Princeton. Il n’a alors que 29 ans lorsqu’il est recruté et compte parmi les plus jeunes membres de cette institution nouvellement créée.

Il y côtoie plusieurs des grands scientifiques de son époque, notamment Albert Einstein, Kurt Gödel et, plus tard, Robert Oppenheimer.

Son activité ne reste cependant pas limitée aux mathématiques pures. À mesure que la Seconde Guerre mondiale approche, il travaille de plus en plus sur des problèmes nécessitant d’importants calculs numériques.

La guerre accélère le besoin de calcul

Pendant la Seconde Guerre mondiale, von Neumann intervient comme consultant sur des questions de balistique, d’hydrodynamique et d’ondes de choc.

Il participe également au projet Manhattan consacré au développement de la bombe atomique.

À Los Alamos, ses compétences mathématiques sont notamment utilisées pour étudier le comportement des ondes de choc et les problèmes liés à l’implosion du plutonium.

Ces calculs sont extrêmement complexes.

Une difficulté devient évidente : les scientifiques disposent de modèles mathématiques de plus en plus sophistiqués, mais les moyens permettant d’effectuer les calculs sont trop lents.

Von Neumann commence donc à s’intéresser de très près aux nouvelles machines de calcul électronique.

1944 : von Neumann découvre ENIAC

En 1944, von Neumann entre en contact avec l’équipe de la Moore School de l’université de Pennsylvanie, où J. Presper Eckert et John Mauchly construisent ENIAC.

La machine est révolutionnaire : grâce à ses milliers de tubes électroniques, elle peut effectuer des calculs à une vitesse sans commune mesure avec les machines électromécaniques précédentes.

Mais sa programmation pose un problème.

Dans sa conception initiale, ENIAC ne conserve pas directement son programme dans une mémoire. Pour changer de calcul, il faut notamment modifier des connexions et régler de nombreux commutateurs.

Schématiquement :

Programme
   ↓
câbles + commutateurs
   ↓
ENIAC
   ↑
données

Changer de programme peut donc demander un travail important.

Eckert, Mauchly et plusieurs membres de leur équipe réfléchissent déjà à une solution beaucoup plus élégante pour leur prochaine machine : EDVAC.

L’idée décisive : mettre le programme dans la mémoire

Le principe consiste à stocker les instructions à l’intérieur de la machine, dans une mémoire électronique.

La mémoire pourrait alors contenir à la fois :

MÉMOIRE
├── données
├── données
├── instruction
├── instruction
├── donnée
└── instruction

La différence est fondamentale.

Le programme devient lui-même une suite de nombres que l’ordinateur peut lire.

Pour changer de programme, il n’est plus nécessaire de modifier physiquement le câblage de la machine : on charge simplement de nouvelles instructions en mémoire.

C’est le principe du programme enregistré.

1945 : le rapport EDVAC

Le 30 juin 1945 circule un document qui deviendra l’un des textes les plus importants de l’histoire de l’informatique :

First Draft of a Report on the EDVAC.

Le rapport est rédigé par John von Neumann à partir des réflexions menées autour du projet EDVAC.

Il décrit une machine organisée autour de plusieurs éléments essentiels :

  • une unité arithmétique chargée des calculs ;
  • une unité de contrôle qui organise l’exécution des instructions ;
  • une mémoire contenant informations et instructions ;
  • des dispositifs d’entrée ;
  • des dispositifs de sortie.

Cette organisation nous paraît aujourd’hui presque évidente.

En 1945, elle fournit cependant une description particulièrement claire de la manière dont pourrait fonctionner un ordinateur électronique généraliste à programme enregistré.

Comment fonctionne une architecture de von Neumann ?

Le principe général peut être résumé par une boucle très simple.

Le processeur :

  1. va chercher une instruction en mémoire ;
  2. décode cette instruction ;
  3. l’exécute ;
  4. passe généralement à l’instruction suivante.

Par exemple :

Mémoire

100 : CHARGER 500
101 : AJOUTER 501
102 : STOCKER 502

500 : 10
501 : 20
502 : 0

Le processeur lit l’instruction située à l’adresse 100.

Il charge la valeur 10.

Puis il lit l’instruction 101 et ajoute la valeur 20.

Enfin, l’instruction 102 enregistre le résultat :

502 : 30

Les instructions et les données sont donc représentées dans le même espace mémoire.

C’est l’une des caractéristiques fondamentales de ce que l’on appellera l’architecture de von Neumann.

Von Neumann a-t-il vraiment inventé cette architecture ?

Il faut ici apporter une nuance historique importante.
Non, John von Neumann n’a pas inventé seul le concept du programme enregistré.

Avant son arrivée auprès de l’équipe ENIAC, Eckert, Mauchly et d’autres ingénieurs de la Moore School réfléchissaient déjà à la manière de stocker les instructions dans une mémoire pour EDVAC.
De son côté, Alan Turing avait décrit dès 1936 le principe théorique d’une machine universelle capable de manipuler aussi bien des données que des descriptions de calculs.

Le First Draft porte cependant uniquement le nom de von Neumann et connaît une large diffusion.

Son talent pour formaliser les idées et les présenter sous une architecture logique cohérente contribue énormément à leur propagation. L’expression « architecture de von Neumann » s’impose progressivement.

Elle reste pratique pour désigner cette organisation, mais elle ne doit pas faire oublier le caractère collectif de son développement.

1945 : von Neumann veut construire sa propre machine

Von Neumann ne se contente pas de participer aux réflexions théoriques.

À la fin de 1945, il lance à l’Institute for Advanced Study un projet visant à construire un véritable ordinateur électronique à programme enregistré.

Le projet est inhabituel pour l’IAS, une institution principalement consacrée à la recherche théorique.

Von Neumann défend pourtant une idée forte : l’ordinateur doit devenir un véritable instrument scientifique.

Une machine rapide peut permettre d’étudier des problèmes jusque-là pratiquement impossibles à résoudre : météorologie, dynamique des fluides, physique nucléaire ou simulations numériques.

L’ordinateur IAS

La machine de l’Institute for Advanced Study devient opérationnelle au début des années 1950 et est officiellement présentée en 1952. Son organisation influence profondément la première génération d’ordinateurs. Elle travaille avec des mots de 40 bits et possède 1 024 mots de mémoire utilisant des tubes cathodiques de type Williams. Chaque mot peut contenir une valeur numérique ou deux instructions.

Le principe est exactement celui que von Neumann cherchait à développer : une mémoire rapide contenant aussi bien le programme que les données.

Une architecture copiée dans le monde entier

L’équipe de l’IAS publie largement les principes de conception de la machine plutôt que de les enfermer dans des brevets.

Le résultat est spectaculaire.

Plusieurs ordinateurs construits dans les années 1950 reprennent directement ou indirectement l’organisation de la machine IAS :

  • MANIAC à Los Alamos ;
  • ILLIAC à l’université de l’Illinois ;
  • JOHNNIAC à la RAND Corporation ;
  • ORACLE à Oak Ridge ;
  • WEIZAC en Israël ;
  • SILLIAC en Australie.

Toutes ces machines ne sont pas identiques, mais elles montrent à quel point l’architecture développée autour du projet IAS devient influente.

L’ordinateur cesse progressivement d’être une machine expérimentale unique.

Une architecture reproductible commence à apparaître.

L’ordinateur comme outil scientifique universel

Von Neumann comprend également très tôt que l’ordinateur ne servira pas seulement à effectuer plus rapidement des calculs déjà réalisés à la main.

Il peut permettre de simuler des phénomènes. L’équipe IAS l’utilise notamment pour des travaux de météorologie numérique.

Au lieu d’attendre que le temps change pour observer l’atmosphère, les chercheurs peuvent introduire des équations dans la machine et calculer comment un système pourrait évoluer.

Cette logique est aujourd’hui omniprésente :

modèle mathématique
        ↓
ordinateur
        ↓
simulation
        ↓
résultats

Prévisions météorologiques, aérodynamique, climatologie, physique nucléaire ou conception industrielle reposent largement sur cette manière d’utiliser l’informatique.

Des ordinateurs capables de reproduire des machines

Dans les dernières années de sa vie, von Neumann s’intéresse également aux automates et aux systèmes capables de se reproduire.

Il cherche à comprendre une question étonnante :

une machine peut-elle contenir suffisamment d’informations pour construire une copie d’elle-même ?

Ces travaux sur les automates cellulaires participent aux débuts de réflexions qui influenceront ensuite l’informatique théorique, l’étude des systèmes complexes et la vie artificielle.

Von Neumann s’intéresse également aux ressemblances et aux différences entre le cerveau et les machines de calcul.

Son ouvrage The Computer and the Brain, publié après sa mort en 1958, explore précisément cette question.

Repères chronologiques

  • 1903 : naissance à Budapest.
  • 1926 : doctorat en mathématiques à Budapest.
  • 1928 : publication de ses travaux fondateurs sur le théorème minimax.
  • 1933 : entrée à l’Institute for Advanced Study de Princeton.
  • 1943-1944 : travaux liés au projet Manhattan et à l’implosion.
  • 1944 : publication avec Oskar Morgenstern de Theory of Games and Economic Behavior.
  • 1944 : contact avec l’équipe ENIAC et le projet EDVAC.
  • 30 juin 1945 : diffusion du First Draft of a Report on the EDVAC.
  • Fin 1945 : lancement du projet d’ordinateur de l’Institute for Advanced Study.
  • 1952 : ordinateur IAS opérationnel et présenté publiquement.
  • 1954 : entrée à l’Atomic Energy Commission américaine.
  • 8 février 1957 : décès de John von Neumann.
  • 1958 : publication posthume de The Computer and the Brain.

Sources documentaires

  • Institute for Advanced Study, archives et biographie de John von Neumann.
  • Institute for Advanced Study, archives de l’Electronic Computer Project et de l’ordinateur IAS.
  • University of Pennsylvania Archives, documents consacrés à ENIAC, EDVAC et au First Draft of a Report on the EDVAC.
  • Computer History Museum, ressources consacrées à John von Neumann, EDVAC et à l’ordinateur IAS.
  • IEEE Computer Society, travaux historiques sur le programme enregistré et les contributions de l’équipe de la Moore School.
  • U.S. Department of Energy — Manhattan Project History, documentation sur les travaux de von Neumann concernant l’implosion.
  • American Mathematical Society, ressources consacrées à la théorie des jeux et à l’héritage mathématique de John von Neumann.

Crédit illustration : dessin au fusain généré par ChatGPT / OpenAI, 2026, d’après un portrait de John von Neumann — Attribution, Wikimedia Commons.

Publications similaires

  • Betty Snyder Holberton

    Betty Snyder Holberton : de l’ENIAC aux premiers outils de programmation Frances Elizabeth « Betty » Snyder Holberton appartient à la première génération de programmeurs de l’histoire de l’informatique électronique. Membre des six femmes chargées de programmer l’ENIAC, elle participe ensuite au développement des méthodes de programmation de l’UNIVAC. Son parcours ne s’arrête pourtant pas…

  • John W. Mauchly

    John W. Mauchly : co-créateur de l’ENIAC et pionnier de l’UNIVAC John William Mauchly est l’une des figures majeures de la naissance de l’informatique électronique. Physicien de formation, il imagine au début des années 1940 d’utiliser massivement les tubes à vide pour accélérer les calculs numériques. À la Moore School of Electrical Engineering de l’université…

  • Ken Williams

    Ken Williams est l’une des figures majeures de l’histoire du jeu vidéo sur micro-ordinateur. Programmeur de formation et entrepreneur, il cofonde avec son épouse Roberta Williams la société On-Line Systems, qui deviendra ensuite Sierra On-Line. Le couple joue un rôle important dans l’évolution du jeu d’aventure. Alors que les premières aventures informatiques reposent essentiellement sur…

  • Steve Dompier

    Steve Dompier, de son nom complet Steven James Dompier, est l’une des figures les plus originales des débuts de la micro-informatique personnelle. Né le 7 janvier 1946 à Spokane, il fait partie en 1975 des premiers utilisateurs de l’Altair 8800 et participe aux premières réunions du Homebrew Computer Club. Son nom reste surtout associé à…

  • J. Presper Eckert

    J. Presper Eckert : l’ingénieur de l’ENIAC et pionnier de l’UNIVAC John Adam Presper Eckert Jr., généralement appelé J. Presper Eckert ou simplement « Pres », est l’un des principaux ingénieurs de la naissance de l’informatique électronique. Avec le physicien John W. Mauchly, il conçoit l’ENIAC, l’un des premiers grands ordinateurs électroniques numériques programmables à…

  • Bob Albrecht

    Bob Albrecht est l’une des figures importantes de l’informatique populaire et éducative aux États-Unis. Programmeur, enseignant et auteur, il défend dès les années 1960 l’idée que les ordinateurs ne doivent pas rester réservés aux grandes entreprises, aux administrations et aux spécialistes. Pour lui, ils peuvent aussi devenir des instruments d’apprentissage, de jeu, de créativité et…