La mémoire à tores de ferrite : la mémoire vive avant les semi-conducteurs
Avant la généralisation des mémoires à semi-conducteurs, dans les années 1970, de nombreux ordinateurs utilisent une technologie devenue emblématique : la mémoire à tores de ferrite, souvent appelée mémoire à noyaux magnétiques ou magnetic core memory en anglais.
Qu’est-ce qu’une mémoire à tores de ferrite ?
Une mémoire à tores est constituée d’un réseau de petits anneaux en ferrite, traversés par des fils conducteurs. Chaque tore peut être magnétisé dans un sens ou dans l’autre. Ces deux états magnétiques représentent les deux valeurs binaires :
- 0 : aimantation dans un sens.
- 1 : aimantation dans le sens opposé.
La ferrite est un matériau intéressant car elle conserve son état magnétique même lorsque l’alimentation électrique est coupée. La mémoire à tores est donc une mémoire non volatile : elle peut garder son contenu sans courant électrique.
Cette non-volatilité avait une conséquence pratique importante sur des machines comme le PDP-8. Lorsque l’ordinateur était éteint, le contenu de la mémoire à tores pouvait rester conservé. Ainsi, un petit programme de chargement, comme le RIM Loader, pouvait rester présent en mémoire d’une utilisation à l’autre. L’utilisateur n’avait alors pas toujours besoin de ressaisir manuellement toute la procédure de démarrage depuis le panneau de commande.
Il ne faut cependant pas confondre cette conservation de la mémoire avec un véritable état de veille moderne : les registres du processeur, l’état des périphériques et les conditions exactes d’exécution n’étaient pas nécessairement restaurés. Ce qui persistait principalement, c’était le contenu magnétique des mots mémoire.
Chaque tore représente généralement un bit. Pour former une mémoire complète, on assemble donc des milliers, puis des millions de tores dans des matrices organisées en lignes et en colonnes.
Le principe de fonctionnement
Le fonctionnement repose sur la magnétisation contrôlée des tores. Des fils électriques traversent les anneaux afin de sélectionner un tore précis et de modifier ou lire son état.
Dans une organisation classique, plusieurs fils interviennent :
- Fil X : sélection d’une ligne de la matrice.
- Fil Y : sélection d’une colonne de la matrice.
- Fil de lecture : détection du changement d’état magnétique.
- Fil d’inhibition : empêche l’écriture d’un bit lorsque cela est nécessaire.
Pour sélectionner un tore, on envoie deux demi-courants dans les fils X et Y. Pris séparément, chaque courant est trop faible pour modifier l’état du tore. Mais à leur intersection, les deux effets s’additionnent : le tore sélectionné reçoit alors un courant suffisant pour changer d’état.
Ce système permet d’adresser précisément un bit dans une grande matrice de mémoire.

Lecture et écriture d’un bit
L’écriture consiste à imposer au tore un sens d’aimantation correspondant à la valeur désirée, 0 ou 1. La lecture est plus particulière : elle repose sur l’observation d’un éventuel changement d’état magnétique.
Lorsqu’on lit un bit, le circuit force généralement le tore vers un état connu, par exemple 0. Deux cas sont alors possibles :
- Si le tore contenait déjà 0, son état ne change pas : aucun signal significatif n’est détecté.
- Si le tore contenait 1, il bascule vers 0 : ce changement crée une impulsion détectée par le fil de lecture.
Point important : la lecture est dite destructive. Si le bit lu valait 1, il est effacé pendant l’opération de lecture. Il faut donc le réécrire immédiatement après lecture. Cette opération de restauration est automatiquement gérée par l’électronique de la mémoire.
Le rôle de la mémoire à tores dans un ordinateur
La mémoire à tores est principalement utilisée comme mémoire centrale, c’est-à-dire comme mémoire directement accessible par le processeur. Elle contient les programmes en cours d’exécution, les données manipulées et parfois certaines zones de travail du système.
Dans un ordinateur, elle sert notamment à :
- Stocker les instructions du programme en cours.
- Conserver les données nécessaires aux calculs.
- Fournir une mémoire de travail plus rapide que les supports mécaniques.
- Permettre le fonctionnement interactif de certains systèmes, en complément des registres du processeur.
Par rapport aux mémoires plus anciennes, comme les lignes à retard ou les tambours magnétiques, la mémoire à tores offre un avantage considérable : elle permet un accès direct à une adresse mémoire. Il n’est pas nécessaire d’attendre que l’information revienne mécaniquement ou temporellement au bon endroit.
Pourquoi la mémoire à tores a été si importante
La mémoire à tores a joué un rôle essentiel dans le développement des ordinateurs des années 1950, 1960 et du début des années 1970. Elle combine plusieurs qualités très recherchées :
- Fiabilité : les tores sont robustes et supportent bien une utilisation intensive.
- Non-volatilité : les données restent conservées après coupure de l’alimentation.
- Accès direct : chaque mot mémoire peut être adressé individuellement.
- Stabilité : l’état magnétique des tores est relativement durable.
- Adaptation aux ordinateurs : elle convient bien aux architectures binaires modernes.
Cette technologie est utilisée dans de nombreuses machines, depuis de grands ordinateurs scientifiques jusqu’aux mini-ordinateurs comme ceux de DEC. Le PDP-8, par exemple, utilise une mémoire à tores de ferrite dans ses configurations classiques.
Les limites de la mémoire à tores
Malgré ses qualités, la mémoire à tores présente aussi des contraintes importantes :
- Fabrication complexe : les tores doivent être assemblés avec une grande précision, souvent avec beaucoup de travail manuel.
- Coût élevé : la production de grandes capacités mémoire reste chère.
- Encombrement : chaque bit nécessite un tore physique, ce qui limite la densité.
- Temps d’accès limité : rapide pour son époque, elle devient plus lente que les mémoires à semi-conducteurs.
- Lecture destructive : chaque lecture peut nécessiter une réécriture automatique.
Ces limites deviennent de plus en plus importantes lorsque les ordinateurs demandent davantage de mémoire, des temps d’accès plus courts et des circuits plus compacts.
Pourquoi les mémoires à semi-conducteurs l’ont remplacée
À partir de la fin des années 1960 et surtout dans les années 1970, les mémoires à semi-conducteurs commencent à remplacer les mémoires à tores. Elles utilisent des composants électroniques intégrés, beaucoup plus faciles à miniaturiser.
Les mémoires à semi-conducteurs apportent plusieurs avantages décisifs :
- Miniaturisation beaucoup plus poussée.
- Vitesse d’accès supérieure.
- Fabrication industrielle plus adaptée aux grandes séries.
- Capacité croissante dans un volume réduit.
- Intégration plus simple avec les processeurs et les circuits électroniques modernes.
La mémoire à tores disparaît progressivement des ordinateurs courants, mais elle reste longtemps appréciée dans certains systèmes industriels, militaires ou spatiaux pour sa robustesse et sa capacité à conserver l’information sans alimentation.
Dates clés : naissance et évolution de la mémoire à tores
Années 1940 — Premières recherches sur les mémoires magnétiques
Les premières réflexions sur l’utilisation de matériaux magnétiques pour stocker de l’information apparaissent dans le contexte des premiers ordinateurs électroniques. Les chercheurs cherchent alors une mémoire plus fiable, plus rapide et plus directement adressable que les lignes à retard ou les tambours magnétiques.
1949 — Travaux d’An Wang
An Wang développe des travaux importants sur l’utilisation de noyaux magnétiques pour la mémoire informatique. Ses recherches contribuent à l’émergence des mémoires à tores, même si plusieurs équipes participent ensuite à leur mise au point industrielle.
Début des années 1950 — Mise au point au MIT
Au MIT, notamment autour du projet Whirlwind, la mémoire à tores devient une technologie opérationnelle. Elle se montre beaucoup plus adaptée aux besoins d’un ordinateur rapide et interactif que les technologies de mémoire précédentes.
Années 1950–1960 — Généralisation dans les ordinateurs
La mémoire à tores devient la mémoire centrale dominante dans de nombreux ordinateurs. Elle équipe aussi bien des grands systèmes que des mini-ordinateurs, des calculateurs scientifiques, des systèmes de contrôle industriel et certains équipements embarqués.
Années 1970 — Remplacement progressif par les mémoires à semi-conducteurs
Les mémoires intégrées à semi-conducteurs deviennent plus rapides, plus compactes et progressivement plus économiques. Elles remplacent peu à peu les mémoires à tores dans les nouveaux ordinateurs.
By Konstantin Lanzet – received per EMailCamera: Canon EOS 400D, CC BY-SA 3.0, Link.
